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05/12/2011

Laïcité 2 : le laïcisme, un dogme religieux

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    Une Journée Nationale de la Laïcité, pour quoi faire ?

    9 décembre 2011 : première Journée Nationale de la Laïcité. La proposition de résolution instituant cet événement déclare que

"c'est la laïcité de notre État qui nous permet de vivre ensemble, dans le respect des croyances et pratiques religieuses, des opinions et convictions diverses de chacun."

La laïcité serait donc une simple neutralité, permettant le vivre ensemble des Français. Lors des débats qui occupent le sénat, René-Pierre Signé précise :

"Aboutissement du mouvement de laïcisation et de sécularisation commencé en 1789, le 9 décembre est une date capitale, mettant fin au concordat. Lui consacrer une journée, ce n'est pas commémorer un reliquat poussiéreux mais dire qu'on mesure le danger de l'emprise du religieux sur le politique, et inversement."

   Un peu d'Histoire...

-16 novembre 1871 : Léon Gambetta s'adresse à la Chambre des députés :

"Dans le programme républicain, comme première réforme, j’ai toujours placé l’enseignement du peuple : mais cet enseignement a besoin d’être, avant tout, imbu de l’esprit moderne civil, et maintenu conforme aux lois et aux droits de notre société. Là–dessus je voudrais vous dire toute ma pensée. Eh bien ! je désire de toute la puissance de mon âme qu’on sépare non seulement les églises de l’Etat, mais qu’on sépare les écoles de l’Eglise (Vifs applaudissements). C’est pour moi une nécessité d’ordre politique, j’ajoute d’ordre social."

Selon le Dictionnaire universel de la Franc-Maçonnerie (publié sous la direction de Daniel Ligou ; Paris : Éditions de Navarre, 1974), Léon Gambetta

"fut initié dans la Loge La Réforme, Orient de Marseille, Grand Orient, en 1869."  (tome 1, p. 534)

-28 mars 1882 : loi relative à l'obligation et à la laïcité de l'enseignement. Jules Ferry est alors ministre de l'Instruction. Le Dictionnaire universel de la Franc-Maçonnerie nous apprend que

"Jules Ferry fut reçu Maçon seulement en 1875 à la Clémente Amitié. Par la suite, il s'affilia également à la Loge Alsace Lorraine." (tome 1, p. 488)

-20 avril 1884 : le pape Léon XIII publie l'encyclique Humanum Genus, dans laquelle il déclare à propos de la Franc-Maçonnerie :

"Ainsi, dut-il lui en coûter un long et opiniâtre labeur, elle se propose de réduire à rien, au sein de la société civile, le magistère et l'autorité de l'Eglise; d'où cette conséquence que les francs-maçons s'appliquent à vulgariser, et pour laquelle ils ne cessent pas de combattre, à savoir qu'il faut absolument séparer l'Eglise de l'Etat."

-7 juillet 1904 : Emile Combes fait voter la loi interdisant l'enseignement à toutes les congrégations. Voici la fin de la notice qui lui est consacrée dans le Dictionnaire universel de la Franc-Maçonnerie :

"Initié le 1er juin 1869 à la Loge Tolérance et Etoile de Saintonge, Orient de Pons, qu'il fréquente jusqu'à sa mort et qui a maintenant pris son nom comme titre distinctif. Il appartenait aussi à la loge Les Amis Réunis, Orient de Barbezieux." (tome 1, p. 298)

-9 décembre 1905 : loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat.

-8 novembre 1906 : le ministre du Travail René Viviani salue la loi de séparation en ces termes :

"Tous ensemble, par nos pères et par nos aînés, par nous-mêmes, nous nous sommes attachés dans le passé à une œuvre d’anticléricalisme, à une œuvre d’irréligion. Nous avons arraché les consciences humaines à la croyance. Lorsqu’un misérable, fatigué du poids du jour, ployait les genoux, nous l’avons relevé, nous lui avons dit que derrière les nuages il n’y avait que des chimères. Ensemble, et d’un geste magnifique, nous avons éteint dans le ciel des lumières qu’on ne rallumera plus. Voilà notre œuvre, notre œuvre révolutionnaire. Est-ce que vous croyez que l’œuvre est terminée ? Elle commence au contraire."

La Chambre votera l'affichage de ce discours dans toutes les communes françaises. Si l'on en croit Dictionnaire universel de la Franc-Maçonnerie, René Viviani "fut membre de la Loge Droit et Justice, à l'Orient de Paris" (tome 2 p. 1.362).

-7 et 8 février 1981 : Assises internationales de la laïcité, en l'honneur du centenaire des lois laïques, organisées par le Grand Orient de France. Extrait du bulletin d'information du 6 février :



-Jeudi 2 décembre 2010 : entretien de Politiqueactu.com avec Jean-Philippe Marcovici, Grand-Maître adjoint du Grand Orient de France. Au programme : présentation de la Franc-Maçonnerie et... d'un projet de loi visant à instaurer une Journée Nationale de la Laïcité (8ème minute de la vidéo ci-dessous).


-27 janvier 2011 : Texte n° 269 (2010-2011) de M. Claude DOMEIZEL et plusieurs de ses collègues, déposé au Sénat le 27 janvier 2011, proposant l'instauration d'une Journée Nationale de la Laïcité.

-31 mai 2011 : le Sénat adopte la proposition de résolution visant à faire du 9 décembre la journée nationale de la laïcité.

   Vous avez dit neutralité ?

   D'un bout à l'autre de l'histoire de la laïcité, les Franc-maçons en général, et le Grand Orient de France en particulier, soutiennent autant qu'ils le peuvent la laïcité telle qu'elle existe en France. Cette laïcité n'a donc rien à voir avec une neutralité, ainsi que le précise M. Marcovici (12ème minute de la vidéo précédente) :

"En Europe aussi, on est à la recherche d'un mieux vivre ensemble avec la volonté, je crois, que l'Eglise ne se mêle plus des questions de l'Etat, dans quelque pays que ce soit. [...] Vous savez comme moi qu'il y a des pays qui, traditionnellement, ont une église forte et qui s'implique dans la société : à nous, Français, et aussi maçons du Grand Orient de France, de combattre cette attitude, et surtout de promouvoir cette laïcité à la française ou à l'européenne, je l'espère demain, pour que nous puissions vivre en bonne intelligence, et surtout dans le respect des autres et de soi-même."

   Il ne s'agit donc pas là d'une laïcité légitime, c'est-à-dire d'une simple "distinction entre la sphère politique et la sphère religieuse", ainsi que la définit le Compendium de la doctrine sociale de l'Eglise (§ 571), mais bien d'un véritable laïcisme, dénoncé par le Compendium au § 572 :

"Même dans les sociétés démocratiques, il demeure encore, hélas, des expressions de laïcisme intolérant, qui entravent toute forme de la foi, d'importance politique et culturelle, en cherchant à disqualifier l'engagement social et politique des chrétiens, parce qu'ils se reconnaissent dans les vérités enseignées par l'Église et qu'ils obéissent au devoir moral de cohérence avec leur conscience; on arrive aussi et plus radicalement à nier l'éthique naturelle elle-même."

    Apparemment, la laïcité telle que la définit M. Marcovici sert d'ailleurs à borner l'action des seules églises, et surtout pas celle du Grand Orient, pourtant promoteur lui aussi d'une certaine spiritualité. Comme il l'affirme à la 4ème minute, les membres de cette organisation demeurent bel et bien présents dans la cité, décidés à intervenir. C'est aussi ce que montrent les quelques témoignages rassemblés dans la vidéo ci-dessous. On notera la franchise de Jean-Michel Quillardet, président de l'Observatoire International de la Laïcité et ancien Grand Maître du Grand Orient de France, qui se proclame "d'abord franc-maçon".


   L'évangile laïciste

   Un Grand Maître spirituel qui devient président de l'Observatoire International de la Laïcité, vous ne trouvez pas ça curieux ? Pourquoi pas un évêque ? On ne peut comprendre en profondeur le positionnement actuel du Grand Orient vis-à-vis de la laïcité si l'on en reste à un plan purement tactique. La laïcité qu'il promeut ne constitue ni une neutralité, ni même un simple anticléricalisme. Elle est elle-même d'essence religieuse depuis son début. L'école laïque, ne l'oublions pas, a remplacé l'instruction religieuse par l'instruction civique, enseignée dans des manuels qui portaient parfois le titre de Catéchisme (comme le Catéchisme d'instruction civique de J. Hutinel, par exemple).

   Cette conception religieuse de la laïcité perdure aujourd'hui. Sinon, pourquoi un baptême républicain ? Celui-ci, selon le site du Service Public, "n'est prévu par aucun texte législatif", ses certificats "ne représentent aucune valeur juridique". Il "n'a qu'une valeur morale" : "faire entrer l'enfant dans la communauté républicaine et à le faire adhérer de manière symbolique aux valeurs républicaines".

   Que la laïcité soit elle-même porteuse de valeurs spirituelles, c'est ce que rappelle sans ambiguïté aucune Jean-Philippe Marcovici dans la vidéo présentée plus haut :

"Il y a aussi un aspect spirituel de la laïcité, une spiritualité laïque." (7ème minute)

   Lors des débats sur l'instauration d'une Journée Nationale de la Laïcité (31 mai 2011), le sénateur René-Pierre Signé lâche cette petite phrase, lourde de signification : "la laïcité permet la sanctuarisation de l'espace public." Autrement dit, l'espace public accède, par la laïcité, au statut d'espace sacré. La dénonciation de la laïcité comme anticléricalisme pur se heurte ici à ses limites : il s'agit bien de vider la société des religions traditionnelles, certes, mais dans le seul but d'en établir une autre, celle de la franc-maçonnerie. Voilà pourquoi la laïcité à la française apparaît tout à la fois comme un athéisme d'Etat et une religion d'Etat. Nous assistons en fait ici à une inversion des pôles profane et sacré de notre monde : le sacré traditionnel doit rentrer dans la sphère du profane et ce qui relève du profane accéder au rang de sacré. Témoins de ce phénomène les récentes oeuvres d'art, subventionnées par l'Etat, qui profanent l'image du Christ... mais qui sont elles-mêmes sacrées : malheur à qui ose y toucher !

   De la religion du Dieu fait homme à celle de l'Homme fait dieu

   Qui dit religion, dit divinité. Quelle est la divinité de cette religion laïciste ? L'Homme, à n'en pas douter. L'ancien ministre Luc Ferry le précise sans ambages dans une conférence donnée à la Grande Loge de France le 7 juin 2007, sur le thème "quelle spiritualité au XXIème siècle ?" Le site de cette obédience retransmet la vidéo de son intervention, qu'elle articule en trois moments-clés : "différence entre morale et spiritualité", "déconstruction et mondialisation", "sacralisation de l'humain". Voici un extrait de cette dernière partie.



Le sacré dont parle Luc Ferry "ne tombe pas sous le marteau de Nietzsche", car "ce n'est pas une transcendance qui tombe du ciel". En cela réside ce qui le sépare radicalement du christianisme ; dans cette dernière religion, l'humain n'est pas sacré en lui-même, mais consacré, c'est-à-dire sacré par participation : l'homme est à l'image de Dieu. Dans la spiritualité laïciste, l'homme est sacré indépendamment de toute référence à un au-delà de lui-même. Et plus encore, cette indépendance représente une condition nécessaire de la sacralisation de l'homme. C'est du moins ce qu'affirme la quatrième de couverture de La révolution de l'amour, pour une spiritualité laïque, ouvrage écrit par le même Luc Ferry :

"Au terme provisoire de ce siècle, il faut bien faire un constat : les motifs traditionnels du sacrifice collectif ont été liquidés. Qui voudrait encore aujourd'hui, en Europe, mourir pour Dieu, pour la patrie, pour la révolution ? Personne ou presque, et à l'encontre de la morosité ambiante, je prétends que c'est la meilleure nouvelle du millénaire ! Car la sacralisation de l'humain va enfin pouvoir réenchanter le monde."

   À toute religion son texte sacré. Ici encore le laïcisme n'est pas en reste, avec la Déclaration des Droits de l'Homme, "le véritable texte sacré", ainsi que le soutient le franc-maçon Jacques Fontaine :


   Le croirez-vous ? Cette religion, pas plus qu'une autre, ne peut se prétendre à l'abri du fanatisme, ainsi qu'en témoigne l'actualité récente. Il est de bon ton de fustiger l'époque des croisades, mais que dire de la récente intervention occidentale en Lybie ? Pour Aymeric Chauprade, ancien directeur du cours de géopolitique au Collège interarmées de défense (2002-2009), le cas ne fait aucun doute :

"Une nouvelle fois, l’incantation à la religion des droits de l’homme a fait pleuvoir les bombes de l’Otan. Comme toutes les guerres de l’“Empire” auxquelles la France apporte son tribut, l’intervention en Libye a été menée au nom du devoir humanitaire de protection des populations civiles. Tous les ingrédients classiques de la guerre d’ingérence rêvée par Kouchner et ses amis furent au rendez-vous …" (début de l'article "Les faux calculs de l'ingérence", paru le 15/09/2011 dans Valeurs Actuelles)

   L’Église catholique et les Droits de l'Homme

   On remarquera que l’Église catholique considère les Droits de l'Homme comme une étape éminemment positive de l'Histoire de l'humanité :

Le Magistère de l'Église n'a pas manqué d'évaluer positivement la Déclaration universelle des droits de l'homme, proclamée par les Nations Unies le 10 décembre 1948, que Jean-Paul II a qualifiée de véritable « pierre milliaire placée sur la route longue et difficile du genre humain ». (Compendium de la Doctrine sociale de l'Église, § 152)

Dès lors, quelle différence entre la religion chrétienne et celle des Droits de l'Homme ? Une différence essentielle, soulignée par le Compendium de la Doctrine sociale de l'Église :

"La source ultime des droits de l'homme ne se situe pas dans une simple volonté des êtres humains dans la réalité de l'État, dans les pouvoirs publics, mais dans l'homme lui-même et en Dieu son Créateur." (§ 153)

L’Église catholique reconnaît quelque valeur à la déclaration de 1948, non comme à un texte sacré, mais comme à un texte qui tire sa valeur de sa conformité à la loi morale, donnée par Dieu aux hommes et résumée dans le Décalogue. Ce faisant, elle se situe à l'opposé de la religion des Droits de l'Homme, qui refuse toute "transcendance qui tombe du ciel", pour reprendre l'expression de Luc Ferry.

   Qui veut faire l'ange fait la Bête

   Récapitulons. Trois niveaux de lecture de la laïcité à la française :
1) simple neutralité
2) anticléricalisme
3) dogme religieux

  Ce qui est visé en définitive, c'est l'institution d'un monde où l'Homme constituerait à lui-même son propre dieu. Une idée extrêmement généreuse à première vue... mais qui implique de modeler un univers d'où la grâce divine se serait le plus possible retirée, où la communion avec le vrai Dieu n'existerait plus. Bref, l'exacte définition de l'Enfer (cf. Catéchisme de l'Église catholique, § 1033).

   Imaginons qu'un tel projet aboutisse : nous nous trouverions alors dans la situation décrite par saint Jean dans l'Apocalypse, celle de l'Anti-christ, cet homme fait Dieu se substituant au Dieu fait homme. Car nous avons naïvement tendance à croire que l'époque de l'Antichrist sera celle de l'adoration du diable. Cependant le diable n'est jamais adoré pour lui-même, mais bien pour les plaisirs, les honneurs et les richesses qu'il procure. Lui-même demeure dans l'ordre des moyens. En ce sens, une religion du diable demeure impossible. À la lumière de ce qui précède, il semble alors préférable de lire ce passage de l'Apocalypse comme l'annonce d'un temps où la religion de l'Homme aura pris le dessus. Le triple six de la Bête serait donc moins celui de Satan que celui de l'homme, créature imparfaite (6, traditionnellement le chiffre de l'imperfection), autoproclamé dieu (3, le chiffre de la divinité). D'ailleurs, saint Jean ne précise-t-il pas que ce chiffre, sans lequel on ne peut acheter ni vendre, est un "chiffre d'homme" (Apocalypse 13, 18) ? Le démon continuant néanmoins à tirer les ficelles en coulisse, comme aux premiers jours de la tentation où il déclara à Eve : "vous serez comme des dieux" (Genèse 3, 5).

   Le chant dans la fournaise

   On notera la formidable capacité qu'ont les chrétiens -quand ils savent résister à la religion des Droits de l'Homme- mais aussi les musulmans à irriter la bien-pensance occidentale. C'est que s'il existe bien une religion du salut par l'Homme, ceux qui adorent un Dieu transcendant sont nécessairement les damnés de cette religion. On les aimerait au ban de la société, ces blasphémateurs qui rappellent sans cesse à l'homme sa dépendance à l'égard d'un au-delà de lui-même ! Au bûcher, les impies ! Dès lors, quelle voie reste-t-il aux catholiques dans le monde actuel ? Au moins celle de l'affirmation, publique et sereine, de leur foi. Le président de l'Observatoire international de la Laïcité se proclame "franc-maçon d'abord" ? Qu'à cela ne tienne, nous serons "catholiques d'abord" ! Plus que jamais, notre louange au Créateur revêt une dimension politique, à l'image du cantique des trois jeunes gens, jetés dans la fournaise pour avoir refusé de se prosterner devant la statue de Nabuchodonosor :

"Béni sois-Tu, Seigneur, Dieu de nos pères,
A Toi, louange et gloire éternellement !
Béni soit le Nom très saint de ta gloire :
A Toi, louange et gloire éternellement !
Béni sois-Tu dans ton saint temple de gloire :
A Toi, louange et gloire éternellement !
Béni sois-Tu, sur le trône de ton règne :
A Toi, louange et gloire éternellement !
Béni sois-Tu,Toi qui sondes les abîmes,
A Toi, louange et gloire éternellement !
Toi qui sièges au-dessus des chérubins :
A Toi, louange et gloire éternellement !
Béni sois-Tu, au firmament du ciel :
A Toi, louange et gloire éternellement !
Toutes les oeuvres du Seigneur, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Vous, les anges du Seigneur, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Vous, les cieux, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Et vous, les eaux par-dessus le ciel, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Et toutes les puissances du Seigneur, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Et vous, le soleil et la lune, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Et vous, les étoiles du ciel, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Vous toutes, pluies et rosées, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Vous tous, vents et tempêtes, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Et vous, le feu et la chaleur, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Et vous, la fraîcheur et le froid, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Et vous, le givre et la rosée, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Et vous, le gel et le froid, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Et vous, la glace et la neige, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Et vous, les nuits et les jours, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Et vous, la lumière et les ténèbres, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Et vous, les éclairs et les nuages, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Que la terre bénisse le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Et vous, montagnes et collines, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Et vous, les plantes de la terre, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Et vous, sources et fontaines, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Et vous, océans et rivières, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Baleines et bêtes de la mer, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Vous tous, les oiseaux dans le ciel, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Vous tous, fauves et troupeaux, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Et vous, les enfants des hommes, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Toi, Israël, bénis le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Et vous, les prêtres, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Vous, ses serviteurs, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Les esprits et les âmes des justes, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Les saints et les humbles de coeur, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Ananias, Azarias et Misaël, bénissez le Seigneur,
à Lui, haute gloire, louange éternelle !
Car Il nous a sauvés des enfers,
Il nous a arrachés de la main de la mort,
Il nous a délivrés de la fournaise de flamme ardente !     Rendez grâces au Seigneur, car Il est bon,
car son amour est éternel.
Vous tous qui l'adorez, bénissez le Dieu des dieux,
dans la louange et l'action de grâces,
car son amour est éternel." (Daniel, 3, 52-90)

03/10/2011

Laïcité : retour aux origines

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   Détail que l'on a tendance à oublier, le principe de la laïcité comme « distinction entre la sphère politique et la sphère religieuse »1 a d'abord été énoncé par le Christ lui-même. Vous rappelez-vous la scène ?

PHARISIENS : « Est-il permis ou non de payer l'impôt à César ? »

JESUS : « Faites-moi voir l'argent de l'impôt... De qui est l'effigie que voici ? Et l'inscription ? »

PHARISIENS : « De César. »

JESUS : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »2

   « À César ce qui est à César » : c'est surtout cette première moitié de la réponse qu'illustre l'épisode. Mais il existe un autre passage de l'Évangile où, d'un claquement de fouet, Jésus souligne la nécessité de « rendre à Dieu ce qui est à Dieu » :

La Pâque des Juifs était proche et Jésus monta à Jérusalem. Il trouva dans le Temple les vendeurs de bœufs, de brebis et de colombes et les changeurs assis. Se faisant un fouet de cordes, il les chassa tous du Temple, et les brebis et les bœufs ; il répandit la monnaie des changeurs et renversa leurs tables, et aux vendeurs de colombes il dit : « Enlevez cela d'ici. Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de commerce.3

Que fait ici le Christ ? Il redéfinit le Temple comme espace sacré, comme lieu du non-négociable, c'est-à-dire comme endroit où littéralement, le négoce n'a pas sa place. César, en filigrane, se voit expulsé lui aussi, comme en témoignent les deniers frappés à son effigie qui s'éparpillent sur le sol.

   « Bon, et alors ? » direz-vous. « Et nous dans tout ça ? » Eh bien, précisément, et vous le sentez, ces quelques lignes écrites il y a deux mille ans demeurent d'une actualité brûlante. Deux remarques :

   a) Avez-vous remarqué comment Jésus arrive à la conclusion que le denier appartient à César ? Il fait constater à ses interlocuteurs qu'il porte l'effigie de l'empereur. Le mot « effigie » rend le terme « imago », employé par saint Jérôme dans sa Vulgate. Et par « imago », Jérôme ne fait que traduire le mot εἰκών des évangiles synoptiques. Ce qu'il faut rendre à, c'est ce qui appartient à, et ce qui appartient à, c'est ce qui est à l'image de, affirme le Christ. Que faut-il rendre à Dieu ? Ce qui appartient à Dieu, autrement dit, ce qui est à son image. Et justement, ce qui se trouve à l'effigie de Dieu, c'est l'homme, « créé à son image »4 : à cet endroit précis du texte de la Genèse, on retrouve le mot εἰκών dans la version de la Septante, et le terme « imago » dans la traduction latine de saint Jérôme.

   b) Le Temple lui-même, dont Jésus chasse les marchands, « préfigure son mystère »5, auquel l'homme participe en tant que fils de Dieu. Et le CEC de résumer :

« Le corps de l’homme participe à la dignité de l’" image de Dieu " : il est corps humain précisément parce qu’il est animé par l’âme spirituelle, et c’est la personne humaine toute entière qui est destinée à devenir, dans le Corps du Christ, le Temple de l’Esprit (cf. 1 Co 6, 19-20 ; 15, 44-45) »6.

   ab) Ces deux remarques n'en font donc qu'une : dans l'épisode de l'impôt dû à César, ce qui appartient à Dieu, c'est l'homme tout entier ; dans l'épisode des marchands, le Temple représente encore l'homme tout entier !

   Une laïcité bien comprise se doit donc de protéger l'homme, corps et âme, comme image de Dieu et Temple de l'Esprit. Elle doit le défendre contre deux envahisseurs principaux : César, mais aussi les puissances d'argent. Ce n'est pas un hasard si au moment de condamner la prostitution, l’Église rappelle que le corps humain constitue le temple de l'Esprit7 : on ne peut faire de la personne humaine « une maison de commerce »8, un lieu de négoce. Par conséquent, l’Église se trouve en plein accord avec la laïcité lorsqu'elle affirme par la voix de Benoît XVI qu'il existe des principes non-négociables :

En ce qui concerne l'Église catholique, l'objet principal de ses interventions dans le débat public porte sur la protection et la promotion de la dignité de la personne et elle accorde donc volontairement une attention particulière à certains principes qui ne sont pas négociables. Parmi ceux-ci, les principes suivants apparaissent aujourd'hui de manière claire:
  • la protection de la vie à toutes ses étapes, du premier moment de sa conception jusqu'à sa mort naturelle;
  • la reconnaissance et la promotion de la structure naturelle de la famille - comme union entre un homme et une femme fondée sur le mariage - et sa défense contre des tentatives de la rendre juridiquement équivalente à des formes d'union radicalement différentes qui, en réalité, lui portent préjudice et contribuent à sa déstabilisation, en obscurcissant son caractère spécifique et son rôle social irremplaçable;
  • la protection du droit des parents d'éduquer leurs enfants.
Ces principes ne sont pas des vérités de foi, même si ils reçoivent un éclairage et une confirmation supplémentaire de la foi; ils sont inscrits dans la nature humaine elle-même et ils sont donc communs à toute l'humanité.9

  Voilà l'authentique laïcité, et la plus ancienne. L'avortement, le prétendu « mariage homosexuel » dont on prépare la légalisation (et la permission d'adoption qui s'ensuivra inéluctablement), mais aussi l'exploitation de la personne humaine sous toutes ses formes, en constituent des violations manifestes. Les catholiques, non pas en dépit de la laïcité, mais au nom même de la laïcité, ont le devoir de s'y opposer.

   Chassons les marchands du Temple.

1 Compendium de la doctrine sociale de l'Eglise, § 571.
2 Matthieu, 22, 15-22 ; Marc 12, 13-17 ; Luc 20, 20-26.
3 Jean 2, 13-16.
4 Genèse, 1, 26-27.
5 Catéchisme de l’Église Catholique, § 593.
6 Idem, § 364.
7 Idem, § 2355.
8 Jean 2, 16.
9 Discours du 30 mars 2006.

25/08/2011

La pure langue et le Verbe divin

 

Walter Benjamin face à la foi catholique


walter.jpgIntroduction

   Antoine Berman considère « La tâche du traducteur » de Walter Benjamin comme « le texte central du XXème siècle sur la traduction »1. La tonalité religieuse de maints passages frappe d'emblée le lecteur, depuis la mention de la « pensée de Dieu » comme répondant à l'exigence de l'inoubliable2 jusqu'à l'affirmation finale : « La version intralinéaire du texte sacré est le modèle ou l'idéal de toute traduction. »3. Antoine Berman déclare qu'il existe chez Benjamin une « quasi-sacralisation du mystère – du langage comme mystère »4. Le cœur de ce mystère semble résider dans ce que Benjamin définit comme la « pure langue », de soi incommunicable, et que le traducteur ne peut approcher que de manière fragmentaire. C'est afin d'illustrer cette non-communication que l'auteur de « La tâche du traducteur » cite la première phrase du prologue de l'Évangile selon Saint Jean : « Dans le principe était le Verbe »5. Le texte lui-même semble par là inviter le lecteur à une comparaison entre la pure langue benjaminienne et le Verbe divin de la religion chrétienne. Il s'agira donc ici d'examiner ce qui rapproche ces deux notions et ce qui les sépare. Pour des raisons de commodité, il a paru préférable de se borner à l'approche catholique de la notion de Verbe. Il n'existe en effet pas de théologie unifiée commune à tous les protestants. Quant aux orthodoxes, leur position sur le sujet ne diffère guère de celle des catholiques, hormis sur la question du Filioque. En outre, Benjamin n'a jamais vécu dans des pays où l'orthodoxie était majoritaire. Cette comparaison, on l'espère, offrira plus d'une fois l'occasion de faire dialoguer les différentes influences de Walter Benjamin : son judaïsme, son marxisme, mais aussi le catholicisme auquel il avait accès par ses lectures du théologien Romano Guardini6.

Convergences

Aucune distinction entre signifiant et signifié

   Dans « La tâche du traducteur », toute la pensée de Walter Benjamin s'articule autour de « ce langage pur qui ne vise plus rien et n'exprime plus rien »7.La citation du prologue de l'Évangile selon Saint Jean vient s'insérer dans ce contexte. Le premier verset intégral du prologue affirme :  « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. »8Ce Verbe n'exprime en Dieu rien d'autre que Dieu lui-même, comme le fait remarquer Saint Thomas d'Aquin :

Tout ce qui, dans les créatures, possède un être accidentel, selon qu'on le transfère en Dieu, y possède l'être substantiel ; car rien n'existe en Dieu à la manière d'un accident dans son sujet ; tout ce qui existe en Dieu est son essence.9

Cette identité entre ce que dit Dieu et l'essence divine elle-même semble se retrouver dans la pure langue benjaminienne, où « finalement toute communication, tout sens et toute visée intentionnelle atteignent à un niveau où leur destin est de s'effacer. »10 Il s'ensuit qu'en la pure langue est contenue la vérité elle-même :

Mais s'il existe, d'une autre façon, une langue de la vérité, où les ultimes secrets, vers lesquels s'efforce toute pensée, sont conservés sans tension et eux-mêmes silencieux, cette langue de la vérité est le véritable langage.11

Benjamin semble indiquer tantôt que la pure langue ne vise plus rien, puisque ce qui y est visé « s'efface », tantôt qu'elle ne vise rien d'autre qu'elle-même, puisqu'en elle sont conservés « les ultimes secrets ». Pour lui, les deux reviennent manifestement au même. Dans les deux cas, la pure langue constitue à elle seule sa propre vérité, ce qui la rapproche davantage encore du Verbe divin. En effet, à la question « Dieu est-il la vérité ? », Saint Thomas d'Aquin répond par l'affirmative en s'appuyant sur une parole du Christ rapportée par l'Évangile selon Saint Jean (XIV, 6), « moi, je suis la voie, la vérité et la vie. » :

La vérité se trouve dans l'intelligence selon que celle-ci appréhende une chose telle qu'elle est, et dans la chose selon qu'elle a un être qui peut se conformer à l'intellect. Or cela se trouve en Dieu au plus haut degré. Car son être non seulement est conforme à son intelligence, mais il est son intellection même, et celle-ci est la mesure et la cause de tout être distinct du sien, de toute intelligence autre que la sienne ; et lui même est son propre être et sa propre intellection. Il s'ensuit que non seulement la vérité est en lui, mais que lui-même est la souveraine et première vérité.12

Le ressemblant et l'ineffable

   Parce que, comme on vient de le voir, Dieu « est la mesure et la cause de tout être distinct du sien », ses créatures vont entretenir avec lui un certain rapport de ressemblance, comme le rappelle le Catéchisme de l'Église catholique :

Les créatures portent toutes une certaine ressemblance de Dieu, tout spécialement l’homme créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Les multiples perfections des créatures (leur vérité, leur bonté, leur beauté) reflètent donc la perfection infinie de Dieu. Dès lors, nous pouvons nommer Dieu à partir des perfections de ses créatures, « car la grandeur et la beauté des créatures font, par analogie, contempler leur Auteur » (Sg 13, 5).13

Les paragraphes suivants s'empressent cependant de nuancer cette affirmation de ressemblance, en soulignant le caractère ineffable de la divinité (§ 42). Celle-ci ne deviendrait connaissable que par le biais d'une voie négative, qui procéderait en éliminant ce que Dieu n'est pas (§ 43) :

Dieu transcende toute créature. Il faut donc sans cesse purifier notre langage de ce qu’il a de limité, d’imagé, d’imparfait pour ne pas confondre le Dieu « ineffable, incompréhensible, invisible, insaisissable » (Liturgie de S. Jean Chrysostome, Anaphore) avec nos représentations humaines. Nos paroles humaines restent toujours en deçà du mystère de Dieu.

En parlant ainsi de Dieu, notre langage s’exprime, certes, de façon humaine, mais il atteint réellement Dieu lui-même, sans pourtant pouvoir l’exprimer dans son infinie simplicité. En effet, il faut se rappeler qu’« entre le Créateur et la créature on ne peut marquer tellement de ressemblance que la dissemblance entre eux ne soit pas plus grande encore » (Cc. Latran IV : DS 806), et que « nous ne pouvons saisir de Dieu ce qu’Il est, mais seulement ce qu’Il n’est pas, et comment les autres êtres se situent par rapport à Lui » (S. Thomas d’A., s. gent. 1, 30)14

   L'on décèle chez Benjamin quelque chose d'approchant ce paradoxe du Verbe divin auquel ressemblent ses créatures, mais qui demeure ineffable pour elles. La pure langue, ou « le pur langage », comme traduit Maurice de Gandillac, est « celé dans les langues »15, ce qui implique à la fois que celles-ci le contiennent, mais qu'elles se montrent incapables de l'exprimer. Là encore, une voie négative, celle de la traduction, s'avère nécessaire pour faire apparaître la pure langue, que l'on cernera d'autant mieux que l'on prendra conscience de ce qui sépare encore d'elle :

c'est à la traduction, qui tire sa flamme de l'éternelle survie des œuvres et de la renaissance infinie des langues, qu'il appartient de mettre toujours derechef à l'épreuve cette sainte croissance des langues, pour savoir à quelle distance de la révélation est le mystère qu'elles recèlent, combien cette croissance peut devenir présente dans le savoir de cette distance.16

Il s'agit donc, si l'on transpose dans l'univers benjaminien la dernière phrase du paragraphe 43 du Catéchisme (d'ailleurs extraite de Saint Thomas d'Aquin), de saisir comment les autres langues se situent par rapport à la pure langue. Il s'agit aussi et surtout de mettre au jour ce que la pure langue n'est pas : ni sens, ni communication, ni transmission d'un contenu. Renoncer à cette voie négative est d'avance voué à l'échec. Il n'en peut résulter qu'une mauvaise traduction :

Mais que « dit » une œuvre littéraire ? Que communique-t-elle ? Très peu à qui la comprend. Ce qu'elle a d'essentiel n'est pas communication, n'est pas énonciation. Une traduction cependant, qui veut communiquer, ne saurait transmettre que la communication – donc quelque chose d'inessentiel. Et c'est là, aussi bien, l'un des signes auxquels se reconnaît la mauvaise traduction. Mais ce que contient un poème hors de la communication – et même le mauvais traducteur conviendra que c'est l'essentiel – n'est-il pas universellement tenu pour l'insaisissable, le mystérieux, le « poétique » ? Pour ce que le traducteur ne peut rendre qu'en faisant lui-même œuvre de poète ? On touche ainsi en fait à un second signe caractéristique de la mauvaise traduction, qu'il est par conséquent permis de définir comme une transmission inexacte d'un contenu inessentiel.17

Voilà pourquoi « la traduction ne peut que renoncer au projet de rien communiquer, faire abstraction du sens dans une très large mesure »18. Elle ne peut faire apparaître la pure langue sans sortir de cette voie négative.

En marche vers un royaume

   Dans l'Église catholique, la connaissance de « Dieu qui a créé et conserve toutes choses par le Verbe »19 est orientée vers l'avènement d'un Royaume où les créatures réaliseront pleinement leur essence, et où se trouve leur finalité.

Vivre au ciel c’est « être avec le Christ » (cf. Jn 14, 3 ; Ph 1, 23 ; 1 Th 4, 17). Les élus vivent « en Lui », mais ils y gardent, mieux, ils y trouvent leur vraie identité, leur propre nom (cf. Ap 2, 17) : « Car la vie c’est d’être avec le Christ : là où est le Christ, là est la vie, là est le royaume. » (S. Ambroise, Luc. 10, 121).20

On le voit, le Christ constitue la finalité de l'homme, que le Verbe divin, dont il est l'incarnation, a créé.

   Quant à la pure langue, se situe-t-elle à l'origine des langues et des œuvres ? Walter Benjamin ne le précise pas explicitement. Il se montre plus intéressé par le devenir des langues que par leur origine, comme le révèle la métaphore de l'amphore à reconstituer :

Car, de même que les débris d'une amphore, pour qu'on puisse reconstituer le tout, doivent être contigus dans les plus petits détails, mais non identiques les uns aux autres, ainsi, au lieu de se rendre semblable au sens de l'original, la traduction doit bien plutôt, dans un mouvement d'amour et jusque dans le détail, faire passer dans sa propre langue le mode de visée de l'original : ainsi, de même que les débris deviennent reconnaissables comme fragments d'une même amphore, original et traductions deviennent reconnaissables comme fragments d'un langage plus grand.21

Même si Benjamin se penche davantage sur le processus de « recollage » que sur celui de la brisure, ce passage semble bien indiquer que les différentes langues proviennent « d'un langage plus grand » à retrouver, et vers lequel tendent les langues dans leur « sainte croissance »22. Dans le cas de la pure langue comme dans celui du Verbe divin, il existerait donc un mouvement de « sortie de » et de « retour vers ».

   Ce lent retour, cette « sainte croissance », trouvera son aboutissement dans « le royaume promis et interdit où les langues se réconcilieront et s'accompliront »23, de même que chez les catholiques, « lesélus[...] trouvent leur vraie identité »24dans le royaume. Benjamin et le catholicisme défendent l'un et l'autre l'idée que ce royaume à venir est déjà présent hic et nunc, mais en germe. Selon l'auteur de « La tâche du traducteur », « de manière médiate, la croissance des religions fait mûrir dans les langues la semence latente d'un langage supérieur. »25 L'Évangile selon Saint Luc rapporte ces paroles du Christ à propos du royaume :

Il disait encore : « A quoi le royaume de Dieu est-il semblable, et à quoi le comparerai-je ? Il est semblable à un grain de sénevé qu'un homme prit et jeta dans son jardin ; il poussa et il devint un arbre, et les oiseaux du ciel firent leur demeure dans ses rameaux. »26

Les Pharisiens lui ayant demandé quand viendrait le royaume de Dieu, il leur répondit : « Le Royaume de Dieu ne vient pas de manière à frapper les regards. On ne dira point : Il est ici, ou : il est là ; car voyez, le Royaume de Dieu est au milieu de vous. »27

La conception du royaume comme semence à l'œuvre dès à présent, que l'on repère chez Benjamin, existe donc déjà dans l'Évangile. Ce royaume n'en demeure pas moins, dans les deux cas, d'un ordre supérieur à celui de la vie qui tend vers lui. C'est ce dont la foi catholique rend compte par l'expression citée auparavant, « vivre au ciel »28. Walter Benjamin parle quant à lui de « finalité originale et de niveau élevé », pour préciser ensuite :

Vie et finalité – leur corrélation apparemment évidente, et qui pourtant échappe presque à la connaissance, ne se révèle que lorsque le but en vue duquel agissent toutes les finalités singulières de la vie n'est point cherché dans le domaine propre de cette vie, mais bien à un niveau plus élevé. Tous les phénomènes vitaux finalisés, comme leur finalité même, sont en fin de compte finalisés non vers la vie, mais vers l'expression de son essence, vers la représentation de sa signification. Ainsi la traduction a finalement pour but d'exprimer le rapport le plus intime entre des langues.29

Cette marche vers un même royaume, dans le cas de la pure langue benjaminienne comme dans celui du verbe divin, implique une intervention de type messianique.

Le Messie et la fin de l'histoire

   Le Catéchisme de l'Église catholique se montre on ne peut plus explicite sur le rôle primordial du Messie dans l'instauration du Royaume :

Christ vient de la traduction grecque du terme hébreu « Messie » qui veut dire « oint ». Il ne devient le nom propre de Jésus que parce que celui-ci accomplit parfaitement la mission divine qu’il signifie. En effet en Israël étaient oints au nom de Dieu ceux qui lui étaient consacrés pour une mission venant de lui. C’était le cas des rois (cf. 1 S 9, 16 ; 10, 1 ; 16, 1. 12-13 ; 1 R 1, 39), des prêtres (cf. Ex 29, 7 ; Lv 8, 12) et, en de rares cas, des prophètes (cf. 1 R 19, 16). Ce devait être par excellence le cas du Messie que Dieu enverrait pour instaurer définitivement son Royaume (cf. Ps 2, 2 ; Ac 4, 26-27). Le Messie devait être oint par l’Esprit du Seigneur (cf. Is 11, 2) à la fois comme roi et prêtre (cf. Za 4, 14 ; 6, 13) mais aussi comme prophète (cf. Is 61, 1 ; Lc 4, 16-21). Jésus a accompli l’espérance messianique d’Israël dans sa triple fonction de prêtre, de prophète et de roi.30

L'idée d'accomplissement parfait présente dans ce texte se retrouve chez Walter Benjamin, lorsqu'il fait allusion à propos des langues au « terme messianique de leur histoire »31. L'entrée dans le Royaume met donc fin à l'histoire, ce qui se vérifie aussi dans la foi catholique, puisque le Messie de Dieu doit « instaurer définitivement son Royaume ». Il faut cependant reconnaître que la figure du Messie reste assez vague chez Benjamin, qui parle plutôt de moment messianique.

Une parenté universelle

   On l'a déjà vu, c'est moins une origine commune qu'un destin commun des langues qui fascine Walter Benjamin. De ce destin commun, il résulte une parenté entre celles-ci :

Mais le rapport auquel nous pensons, ce rapport très intime entre les langues, est celui d'une convergence originale. Elle consiste en ce que les langues ne sont pas étrangères l'une à l'autre, mais, a priori et abstraction faite de toutes relations historiques, sont apparentées l'une à l'autre en ce qu'elles veulent dire.32

Il convient d'insister sur le fait que Benjamin qualifie cette convergence d'« originale » et non pas d'« originelle ». Dans le catholicisme, la parenté qui unit tous les hommes s'enracine dans une origine commune dont découleront une nature et un destin communs :

Grâce à la communauté d’origine legenre humainforme une unité. Car Dieu « a fait sortir d’une souche unique toute la descendance des hommes » (Ac 17, 26 ; cf. Tb 8, 6) :

Merveilleuse vision qui nous fait contempler le genre humain dans l’unité de son origine en Dieu (...) ; dans l’unité de sa nature, composée pareillement chez tous d’un corps matériel et d’une âme spirituelle ; dans l’unité de sa fin immédiate et de sa mission dans le monde ; dans l’unité de son habitation : la terre, des biens de laquelle tous les hommes, par droit de nature, peuvent user pour soutenir et développer la vie ; unité de sa fin surnaturelle : Dieu même, à qui tous doivent tendre ; dans l’unité des moyens pour atteindre cette fin ; (...) dans l’unité de son rachat opéré pour tous par le Christ (Pie XII, enc. « Summi pontificatus »; cf. NA 1).

« Cette loi de solidarité humaine et de charité » (Ibid.), sans exclure la riche variété des personnes, des cultures et des peuples, nous assure que tous les hommes sont vraiment frères.33

Il existe donc chez Benjamin comme dans le catholicisme l'idée d'une parenté universelle. Il faudra voir à quel point ces deux conceptions diffèrent lorsque l'on fera état de l'abîme qui sépare la pensée benjaminienne de la foi catholique.

*

*    *

   L'on a jusqu'ici insisté sur les ressemblances entre l'idée catholique de Verbe divin et la pure langue telle que l'envisage l'auteur de « La tâche du traducteur ». Ces convergences tiennent essentiellement au fait que Walter Benjamin, lui-même d'origine et de religion juive, a vécu, pensé et écrit dans le contexte d'une civilisation judéo-chrétienne, à laquelle il a nécessairement emprunté au moins une partie de ses catégories. Ces ressemblances ne doivent cependant pas occulter les différences profondes qui séparent, et même à beaucoup d'égards, opposent la pure langue benjaminienne au Verbe divin de la foi catholique. Le vocabulaire employé par Benjamin ne doit pas égarer son lecteur. Sous bien des aspects, cette conception d'une pure langue et les implications qui en découlent suivent un chemin contraire à celui de la théologie catholique.

À rebours

L'image et le fragment

   L'on a déjà mentionné la parenté que Walter Benjamin établit entre les langues. Cette parenté tient à une finalité commune et peut-être aussi, à une origine commune : « un langage plus grand », brisé comme une amphore. Si cette parenté peut être comparée à celle qui dans la foi catholique unit tous les hommes, elle apparaît cependant radicalement autre. La métaphore du fragment d'amphore déjà évoquée s'avère révélatrice. Les langues ne sont rien d'autre que la pure langue brisée et destinée à être reconstituée. Autrement dit, malgré l'autre image rappelée plus haut, celle du germe, tant que les langues existent, la pure langue ne peut advenir. À l'inverse, lorsque sera arrivé « le royaume promis et interdit où les langues se réconcilieront et s'accompliront »34, les langues, elles, n'existeront plus comme telles. Que deviennent les fragments une fois l'amphore recollée ? Cet accomplissement des langues, ce salut, s'opère donc sur le mode bouddhiste de la fusion dans un « Grand-Tout ». Il en va évidemment différemment des « élus » du Christ : ceux-ci, comme on l'a vu, vivent « en Lui, mais ils y gardent, mieux, ils y trouvent leur vraie identité, leur propre nom »35. Cette différence d'approche de la notion de parenté tient au fait que pour les catholiques, tout homme, de manière individuelle, et non l'humanité prise dans son ensemble, a été créé à l'image et à la ressemblance de Dieu : « parce qu’il est à l’image de Dieu l’individu humain a la dignité de personne »36.

   De ce qui précède, et aussi du paragraphe 360 du Catéchisme, cité précédemment, il ressort que pour un catholique, la fraternité entre les hommes repose prioritairement sur l'unité actuelle du genre humain, fondée sur une origine commune avec laquelle l'homme entretient un rapport de ressemblance. Au contraire, chez Benjamin, la parenté entre les langues repose sur une unité future, celle de la pure langue, qui constitue leur finalité, et avec laquelle elles entretiennent un rapport de fragmentation.

Toute parenté supra-historique entre les langues repose bien plutôt sur le fait qu'en chacune d'elles, prise comme un tout, une chose est visée, qui est la même, et qui pourtant ne peut être atteinte par aucune d'entre elles isolément, mais seulement par le tout de leurs visées intentionnelles complémentaires ; cette chose est le langage pur. En effet, alors que tous les éléments singuliers, les mots, les propositions, les corrélations de langues étrangères s'excluent, ces langues se complètent dans leurs visées intentionnelles mêmes.37

De manière paradoxale, en s'intéressant prioritairement à ce qui constitue la complémentarité des langues, l'auteur de « La tâche du traducteur » fait de la différence, de l'opposition, de « l'extranéité »38, la manifestation même de la parenté :

C'est concéder par là même, il est vrai, que toute traduction est une manière pour ainsi dire provisoire de se mesurer à ce qui rend les langues étrangères l'une à l'autre.39

Pour « s'orienter vers un stade ultime, définitif et décisif, de tout assemblage langagier »40, les langues, loin de se ressembler, s'opposent dans une complémentarité qui rendra possible « l'ajointement des langues entre elles, à leur point de fracture et de réunion »41. Toutes ces différences peuvent être ramenées au fait que chez Benjamin, une langue ne constitue qu'un fragment de la pure langue, tandis que pour un catholique, une personne est à elle seule l'image de Dieu.

Monade et Trinité, création et fragmentation

   Le parallélisme par lequel, depuis le début de cet exposé, hommes et langues sont mis sur un même plan, pose de soi problème : il ne s'agit pas des mêmes réalités. D'où vient le fait qu'en visant la pure langue, seules des langues assument une parenté, tandis que dans l'origine commune en un Verbe divin, ce sont des hommes qui deviennent frères ? Si Walter Benjamin mentionne constamment les langues dans son texte, les hommes qui parlent ces langues n'y figurent presque pas, et du reste, l'auteur emploie l'intégralité de son tout premier paragraphe à montrer que les œuvres ne doivent pas se tourner vers l'homme :

En aucun cas, devant une œuvre d'art ou une forme d'art, la référence au récepteur ne se révèle fructueuse pour la connaissance de cette œuvre ou de cette forme. Point ne suffit de dire que toute relation à un public déterminé ou à ses représentants détourne de la bonne voie ; même le concept d'un récepteur « idéal » nuit à tous les exposés théoriques sur l'art, car ils ne sont tenus à présupposer que l'existence et l'essence de l'homme en général. L'art aussi ne présuppose lui-même que l'essence corporelle et spirituelle de l'homme, – dans aucune de ses œuvres il ne présuppose l'attention portée à l'homme.42

Pourquoi cette absence de l'homme au profit de la langue dans « La tâche du traducteur » ?

   Il faut repartir de la conclusion précédente : une personne est à elle seule l'image de Dieu. Et, si l'on se rappelle le paragraphe 357 du Catéchisme, c'est précisément en tant que personne qu'elle est image de Dieu. Il existe dans la foi catholique en général, et chez Saint Thomas d'Aquin en particulier, l'idée que tout ce qui subsiste en Dieu constitue une personne. Il y a ainsi en Dieu trois personnes, qui forment la Trinité :

La Trinité est Une. Nous ne confessons pas trois dieux, mais un seul Dieu en trois personnes : « la Trinité consubstantielle » (Cc. Constantinople II en 553 : DS 421). Les personnes divines ne se partagent pas l’unique divinité mais chacune d’elles est Dieu tout entier : « Le Père est cela même qu’est le Fils, le Fils cela même qu’est le Père, le Père et le Fils cela même qu’est le Saint-Esprit, c’est-à-dire un seul Dieu par nature » (Cc. Tolède XI en 675 : DS 530). « Chacune des trois personnes est cette réalité, c’est-à-dire la substance, l’essence ou la nature divine » (Cc. Latran IV en 1215 : DS 804).43

Comme le précise Saint Thomas d'Aquin, au sein de cette Trinité, le nom de « Verbe » revient en propre à la personne du Fils :

En Dieu, l'appellation de Verbe proprement dit s'entend au sens personnel : et c'est un nom propre de la personne du Fils. En effet, ce terme signifie une émanation de l'intellect. Or, en Dieu la personne qui procède par émanation de l'intellect s'appelle le Fils, et sa procession prend le nom de génération, comme on l'a montré plus haut. Il s'ensuit que seul, en Dieu, le Fils est qualifié proprement de Verbe.44

Enfin, le Catéchisme de l'Église catholique s'appuie sur le prologue de l'évangile de Saint Jean, dont Benjamin cite la première phrase, pour déclarer que Dieu a tout créé par son Verbe :

« Au commencement était le Verbe (...) et le Verbe était Dieu. (...) Tout a été fait par lui et sans lui rien n’a été fait » (Jn 1, 1-3). Le Nouveau Testament révèle que Dieu a tout créé par le Verbe Éternel, son Fils bien-aimé. C’est en lui « qu’ont été créées toutes choses, dans les cieux et sur la terre (...) tout a été créé par lui et pour lui. Il est avant toute chose et tout subsiste en lui » (Col 1, 16-17).45

Le Verbe divin crée donc à son image des personnes, et non de simples « verbes », parce que lui-même est une personne de la Trinité.

   Ce détour théologique permet de comprendre pourquoi chez Walter Benjamin, juif d'origine et de confession, la transcendance qu'est la pure langue ne possède pas par rapport aux hommes le rôle que détient le Verbe divin. L'idée de Trinité, spécifiquement chrétienne, reste parmi un des points de la foi les plus difficiles à admettre rationnellement : l'Église catholique parle elle-même de « mystère ». Par ailleurs, il ne saurait être question chez Benjamin de création de langues à l'image d'une pure langue mais, comme on l'a démontré, de fragmentation de cette pure langue en « langues imparfaites en cela que plusieurs »46, ainsi que l'affirme l'auteur de « La tâche du traducteur » en citant Mallarmé. La pensée de Benjamin tend au monisme : voilà pourquoi dans son royaume, ce ne sont pas des hommes qui se réconcilient, mais bien des langues.

Le trésor et le vide

   On trouvera significatif, chez le pape Jean-Paul II s'adressant le jeudi 26 avril 1979 à la commission biblique pontificale, l'emploi d'une métaphore qui, pour un lecteur de Benjamin, évoque beaucoup celle de l'amphore brisée :

[...] Ces considérations toutefois, vous le savez, font surgir le problème de la formation historique du langage biblique, qui est en quelque sorte lié aux changements survenus durant la longue succession de siècles au cours desquels la parole écrite a donné naissance aux Livres saints. Mais c’est justement ici que s’affirme le paradoxe de l’annonce révélée et de l’annonce plus spécifiquement chrétienne selon laquelle des personnes et des événements historiquement contingents deviennent porteurs d’un message transcendant et absolu. Les vases d’argile peuvent se briser, mais le trésor qu’ils contiennent demeure intégral et incorruptible (2 Cor. 4, 7).47

D'abord, curieusement mais assez logiquement par rapport à ce qui précède, chez Jean-Paul II, les « personnes » ne sont pas représentées par les fragments d'un vase, mais bien par « des vases » qui assument à eux seuls une totalité. Eux aussi « peuvent se briser », tout comme l'amphore benjaminienne. La différence majeure réside dans ce « trésor qu'ils contiennent ». Nulle part dans son texte, Walter Benjamin n'affirme que l'amphore aurait un contenu et Antoine Berman ne se fait pas faute de remarquer que le manteau royal semble tout aussi vide. Il faut reprendre cette autre image de Benjamin :

Dans l'original, teneur et langage forment une unité déterminée, comme celle du fruit et de l'enveloppe ; le langage de la traduction enveloppe sa teneur comme un manteau royal aux larges plis.48

Antoine Berman commente ainsi ce passage :

Une question se pose, si l'on creuse encore et encore les images de Benjamin. Si à la teneur correspond le fruit et à sa langue la « robe » de l'original, le « manteau royal » correspond bien à la langue de la traduction, mais quelle image vient dire sa teneur ? La réponse est évidemment : aucune. Assurément, le manteau royal « ceint » le Roi : mais Benjamin ne le dit pas. De sorte que, si nous pensons les choses en suivant les images benjaminiennes, nous ne savons pas ce qu'est la teneur dans la traduction. Je crois qu'on peut dire que la magnification de la langue, dans la traduction, s'accompagne d'une destruction, ou d'une relativisation de la teneur. À cela correspondra plus loin la différenciation entre la « tâche » du traducteur et celle du « créateur », et le statut mineur du « sens ». Car la teneur est fatalement liée au « sens ».49

Ce commentaire sur la destruction du sens permet d'approcher au plus près la différence abyssale qui sépare le Verbe divin de la pure langue benjaminienne. Si les « vases d'argile » décrits par Jean-Paul II« deviennent porteurs d’un message transcendant et absolu », l'amphore benjaminienne, elle, ne peut exister qu'à condition d'être vide. Dès le deuxième paragraphe de son texte, Walter Benjamin qualifie le « contenu » d'« inessentiel »50.

   Il convient donc maintenant de revenir sur la toute première partie de cet exposé pour saisir à quel point s'opposent Verbe divin et pure langue. Certes, au sein de ces deux entités, la distinction entre signifiant et signifié s'avère impossible. Mais cette impossibilité tient à des causes totalement opposées dans les deux cas. En Dieu signifiant et signifié demeurent unis dans une même nature divine, tandis que de la pure langue, le signifié, par un long processus de purification opéré par la traduction, est devenu absent. Si Dieu en Dieu ne dit rien d'autre que Dieu lui-même, c'est précisément que le « contenu » de cette parole ne se révèle pas « inessentiel », mais bien essentiel, de l'essence divine même ; même communiqué aux hommes, il constitue un « trésor [...] intégral et incorruptible ». La pure langue, elle, ne dit absolument rien. À « l'être-avec » de la personne trinitaire s'oppose « l'être-sans » de la pure langue. La vérité chez Walter Benjamin devient purement négative ; il suffira pour s'en convaincre de citer à nouveau la phrase où il y fait allusion :

Mais s'il existe, d'une autre façon, une langue de la vérité, où les ultimes secrets, vers lesquels s'efforce toute pensée, sont conservés sans tension et eux-mêmes silencieux, cette langue de la vérité est le véritable langage.51

Comme on peut le constater, le « véritable langage » apparaît bien comme la « langue de la vérité », mais les « ultimes secrets » y demeurent « eux-mêmes silencieux ». La fin de « La tâche du traducteur » laisse pressentir à quel point s'éloigner du sens par la traduction telle que la prescrit Benjamin afin de s'approcher de la pure langue revient en fait à s'approcher du silence :

Des traductions, en revanche, se révèlent intraduisibles, non parce que le sens pèserait sur elles d'un trop grand poids, mais parce qu'il les affecte de façon beaucoup trop fugitive. À cet égard, comme de tout autre point de vue essentiel, les traductions de Hölderlin, surtout celle des deux tragédies de Sophocle, représentent une confirmation de notre thèse. L'harmonie entre les langues y est si profonde que le sens n'est touché par le vent du langage qu'à la manière d'une harpe éolienne. Ces traductions sont des archétypes de leur forme ; avec les autres versions, même les plus achevées, des mêmes textes, leur rapport est celui d'archétypes à modèle, comme le montre la comparaison entre les traductions de la troisième Pythique de Pindare par Hölderlin et par Borchardt. Et c'est précisément pourquoi elles sont exposées plus que d'autres à l'immense danger qui, dès le départ, guette toute traduction : que les portes d'un langage si élargi et si dominé retombent et enferment le traducteur dans le silence. Les traductions de Sophocle furent les dernières œuvres de Hölderlin. Ici le sens s'effondre d'abîme en abîme, jusqu'à risquer de se perdre dans les gouffres sans fond du langage.52

« Les gouffres sans fond du langage »... L'amphore benjaminienne serait-elle trouée ? La dernière phrase trahit à quel point la pure langue ne peut advenir qu'à la seule condition de se montrer inapte à retenir tout signifié. Mais si l'on ne trouve plus de signifié dans cette pure langue, est-il encore légitime d'y parler de signifiant ?

Révélation : le message et l'incommunicable

   À cet endroit de l'exposé, il semble impossible de ne pas percevoir la dissemblance fondamentale qui affecte la démarche conduisant à la pure langue et celle menant à la rencontre pleine et entière du Verbe divin. Comme on a pu le constater plus haut, la pure langue se réalise déjà en germe dans les langues, qui en constituent ses fragments. Le rôle de la traduction consistera à recoller ces fragments par la destruction du sens. Une bonne traduction se doit de faire signe vers cette pure langue : on doit y découvrir un « un génie philosophique, dont le caractère le plus propre est la nostalgie de ce langage qui s'annonce dans la traduction »53. Walter Benjamin reviendra un peu plus loin sur cette nostalgie de la pure langue qui se dégage de toute bonne traduction :

C'est pourquoi, surtout à l'époque où elle paraît, le plus grand éloge qu'on puisse faire à une traduction n'est pas qu'elle se lise comme une œuvre originale de sa propre langue. Au contraire, ce que signifie la fidélité dont la caution est la littéralité, c'est que l'ouvrage puisse exprimer la grande nostalgie d'un complément apporté à son langage. La vraie traduction est transparente, elle ne cache pas l'original, elle ne se met pas devant sa lumière, mais c'est le pur langage que simplement, comme renforcé par son propre medium, elle fait tomber d'autant plus pleinement sur l'original.54

De manière paradoxale, la traduction telle que la souhaite Walter Benjamin doit donc advenir comme le signifiant d'une pure langue qui, comme telle, ne signifie rien. À cet égard, la pure langue deviendra donc le signifié de la traduction. Ce constat ne contredit en rien ce qui a été affirmé précédemment : la pure langue, en tant qu'assemblage langagier achevé, ne retient plus aucun signifié ; il appert donc qu'elle n'est même plus signifiante. Mais en tant qu'inachevée, en tant que but vers lequel la bonne traduction se doit de tendre, elle assume le rôle de signifié pour cette traduction signifiante. Cet état de choses implique en fait un habile jeu de subversion des concepts de signifiant et de signifié, que dans sa traduction Maurice de Gandillac appellera respectivement « symbolisant » et « symbolisé ». La traduction ne visant plus le sens, la communication, mais bien le non-sens, ce qui est signifié dans la bonne traduction et ce par quoi elle acquiert le statut de signifiant, c'est l'incommunicable en tant que tel. Tel est le paradoxe capital sur lequel Benjamin échafaude toute sa pensée de la traduction : le « sens » le plus profond de celle-ci réside dans son non-sens, et sa « communication » dans l'incommunicable lui-même :

Il reste en toute langue et toute œuvre langagière, hors du communicable, un incommunicable, quelque chose qui, selon le contexte où on l'atteint, est symbolisant ou symbolisé. Symbolisant seulement dans les œuvres langagières achevées ; mais symbolisé dans le devenir même des langues. Et ce qui cherche à se représenter, voire à s'instaurer dans le devenir des langues, c'est ce noyau du pur langage. Mais si, même caché ou fragmentaire, il est présent pourtant dans la vie comme le symbolisé même, il n'habite dans les œuvres que symbolisé. Si cette ultime essence, qui est là le pur langage même, dans les langues n'est que liée à du langagier et à ses variations, dans les œuvres elle porte le poids d'un sens étranger. La détacher de ce sens, du symbolisant faire le symbolisé même, retrouver le pur langage structuré dans le mouvement langagier, tel est le violent et unique pouvoir de la traduction.55

Si, ainsi qu'on l'a affirmé au début de cet exposé, il peut être question d'ineffable à propos du Verbe divin comme de la pure langue, il convient maintenant de préciser que cet ineffable advient pour ces deux entités sur des modes opposés. La pure langue relève de l'ineffable par défaut de sens, tandis que Dieu relève de l'ineffable par excès de sens.

   Tandis que la traduction s'attachera à « communiquer » l'incommunicable en tant que tel, la révélation de Dieu aux hommes passera par la transmission d'un contenu, d'un message, d'un évangile, c'est à dire d'une « Bonne Nouvelle ». Alors que la révélation et le messianisme tels que les conçoit Benjamin s'accompliront par la destruction du sens, la révélation chrétienne impliquera le déploiement d'un sens ultime tout entier concentré dans le Verbe incarné. Voici ce qu'enseigne le Catéchisme de l'Église catholique au sujet du sens allégorique des Écritures :

Le sens allégorique. Nous pouvons acquérir une compréhension plus profonde des événements en reconnaissant leur signification dans le Christ ; ainsi, la traversée de la Mer Rouge est un signe de la victoire du Christ, et ainsi du Baptême (cf. 1 Co 10, 2).56

Le Christ, Verbe incarné, ne constitue pas le sens ultime des seules Écritures, Ancien et Nouveau Testament compris, mais bien de toute l'histoire humaine :

Le jugement dernier interviendra lors du retour glorieux du Christ. Le Père seul en connaît l’heure et le jour, Lui seul décide de son avènement. Par son Fils Jésus-Christ Il prononcera alors sa parole définitive sur toute l’histoire. Nous connaîtrons le sens ultime de toute l’œuvre de la création et de toute l’économie du salut, et nous comprendrons les chemins admirables par lesquels Sa Providence aura conduit toute chose vers sa fin ultime. Le jugement dernier révélera que la justice de Dieu triomphe de toutes les injustices commises par ses créatures et que son amour est plus fort que la mort (cf. Ct 8, 6).57

L'on ne pourrait mieux signifier que la révélation telle que la conçoit l'Église catholique tend, à l'inverse de la révélation benjaminienne, à un déploiement de sens, tout entier renfermé dans le Verbe incarné. Mais l'Incarnation, mystère spécifiquement chrétien et par lequel la Révélation a lieu, et en particulier la Révélation de la Trinité divine, demeure étrangère aux catégories de Benjamin, du fait de son judaïsme. Le Catéchisme souligne tout à la fois ce lien entre Incarnation, Révélation et accès au mystère de la Trinité, et son caractère spécifiquement chrétien :

La Trinité est un mystère de foi au sens strict, un des " mystères cachés en Dieu, qui ne peuvent être connus s’ils ne sont révélés d’en haut " (Cc. Vatican I : DS 3015). Dieu certes a laissé des traces de son être trinitaire dans son œuvre de Création et dans sa Révélation au cours de l’Ancien Testament. Mais l’intimité de Son Être comme Trinité Sainte constitue un mystère inaccessible à la seule raison et même à la foi d’Israël avant l’Incarnation du Fils de Dieu et la mission du Saint Esprit.58

La différence entre la pure langue benjaminienne et Verbe divin tel que le définit le catholicisme trouve donc en grande partie son fondement dans le non-christianisme de Walter Benjamin. L'Ancienne Alliance interdit toute représentation du divin, qui demeure de soi incommunicable. Walter Benjamin contourne ce précepte en faisant de la traduction le moyen de représentation de l'incommunicable en tant que tel. Ce faisant, il ne sort pas de la logique propre au judaïsme. L'Église catholique en sort précisément en vertu de cette Incarnation du Verbe divin, étrangère à la foi juive :

L’image sacrée, l’Icône liturgique, représente principalement le Christ. Elle ne peut pas représenter le Dieu invisible et incompréhensible ; c’est l’Incarnation du Fils de Dieu qui a inauguré une nouvelle « économie » des images :

Autrefois Dieu qui n’a ni corps, ni figure, ne pouvait absolument pas être représenté par une image. Mais maintenant qu’il s’est fait voir dans la chair et qu’il a vécu avec les hommes, je peux faire une image de ce que j’ai vu de Dieu [...] Le visage découvert, nous contemplons la gloire du Seigneur (S. Jean Damascène, imag. 1, 16 : PG 96, 1245A).59

On voit donc que du positionnement respectif de l'Église et de Benjamin par rapport à l'idée d'Incarnation découle les conceptions radicalement opposées que l'une et l'autre ont de la Révélation : transmission d'un message pour la première, représentation de l'incommunicable en tant que tel pour le second. Dans ces conditions, la proposition selon laquelle « la croissance des religions fait mûrir dans les langues la semence latente d'un langage supérieur »60, quoique compatible avec la foi juive telle que Benjamin l'envisage, apparaît inconciliable avec la foi catholique.

Conclusion

   La citation du Prologue de l'évangile de Saint Jean par Benjamin à propos de la traduction, grâce à laquelle peu à peu se constituerait une pure langue, invitait de soi à une étude comparative de cette pure langue et du Verbe divin. Il s'est ainsi avéré possible de dégager certaines convergences dues essentiellement à une parenté de vocabulaire, qui s'enracine dans le même sol judéo-chrétien. Chez Benjamin comme dans la foi catholique, tout tend vers un royaume déjà en germe, vers une transcendance ineffable que seule une voie négative peut appréhender. Ces points communs demeurent cependant superficiels en regard du gouffre qui se creuse entre catholicisme et pensée benjaminienne. La seconde semble bel et bien aller à rebours du premier. Le Verbe divin entretient avec les hommes un rapport de création et de ressemblance, tandis que fragmentation et défragmentation président aux relations entre langues et pure langue. L'opposition entre les deux entités, Verbe et pure langue, culmine dans leur nature respective : non-sens absolu chez Benjamin, vers lequel doit conduire la révélation de l'incommunicable en tant que tel ; plénitude de sens tout entière assumée dans le Verbe incarné, et que révèlera le contenu de l'évangile. L'antagonisme de ces deux logiques trouve en grande partie sa source dans deux conceptions distinctes du Messie, encore à venir pour les coreligionnaires de Benjamin, pour les catholiques déjà présent en la personne de Jésus-Christ, en qui est révélé le mystère de la Trinité : la différence n'aurait pas été aussi fondamentale si l'auteur de « La tâche du traducteur » avait aussi pris en compte la suite du Prologue : « Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous. »61 Il resterait à voir, mais cela dépasserait le cadre strict de cet exposé, comment à partir de là l'histoire du salut emprunte des chemins totalement opposés : intervention du divin dans un cas, long travail humain de traduction dans l'autre ; car cette fois, contrairement à ses coreligionnaires, Benjamin n'attend plus un Messie envoyé par Dieu, mais est messianique « ce déplacement infime et ponctuel d'un aspect d'une situation qui permet d'ouvrir des portes qu'on n'avait pas aperçues jusqu'ici, qui permettent de forcer un passage là où, jusqu'à maintenant, ce n'était qu'impasse »62.

1 BERMAN, Antoine. L'âge de la traduction : « La tâche du traducteur » de Walter Benjamin, un commentaire. Saint-Denis : Presses Universitaires de Vincennes, 2008. p. 17. ISBN 978-2-84292-222-1

2 BENJAMIN, Walter. La tâche du traducteur. In Mythe et violence. Traduit de l'allemand et préfacé par Maurice de Gandillac. Paris : les Lettres Nouvelles, 1971, p. 262. (coll. Dossiers des Lettres Nouvelles).

3 Idem, p. 275

4 BERMAN, Antoine, op. cit., p. 29

5 BENJAMIN, Walter, op. cit., p. 272

6 BERMAN, Antoine, op. cit., p. 21

7 BENJAMIN, Walter, op. cit., p. 273

8 Le Nouveau Testament de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Traduction française d'Augustin Crampon. Paris : Société de S. Jean l'Évangéliste, Desclée & Cie, 1928. XXIV, Jean ch. I, v. 1, p. 98

9 D'AQUIN, Thomas. Somme théologique. Traduit du latin par Aimon-Marie Roguet. Paris : les Éditions du Cerf, 1984. Tome 1, première partie, deuxième section, question 28, article 2, p. 362. ISBN 2-204-02 229-2

10 BENJAMIN, Walter, op. cit., p. 273

11 Idem, p. 270

12 D'AQUIN, Thomas, op. cit., première partie, première section, question 16, article 5, p. 279

13 Catéchisme de l'Église catholique. Édition définitive. Paris : Centurion/Cerf/Fleurus Mame/Librairie éditrice vaticane, 1998, p. 24, paragraphe 41. ISBN 2-7289-0891-5

14 Idem, pp. 24-25, paragraphes 42 et 43

15 BENJAMIN, Walter, op. cit., p. 267

16 Ibidem

17 Idem, pp. 261-262

18 Idem, p. 272

19 Catéchisme de l'Église catholique, op. cit., p. 26, paragraphe 54

20 Idem, p.221, paragraphe 1025

21 BENJAMIN, Walter, op. cit., pp. 271-272

22 Idem, p. 267

23 Idem, p. 268

24 Catéchisme de l'Église catholique, op. cit., p. 221, paragraphe 1025

25 BENJAMIN, Walter, op. cit., p. 267

26 Le Nouveau Testament de Notre-Seigneur Jésus-Christ, op. cit., Luc ch. XIII, v. 18-19 p. 81

27 Idem, Luc ch. XVII, v. 20-21 p. 86

28 Catéchisme de l'Église catholique, op. cit., p. 221, paragraphe 1025

29 BENJAMIN, Walter, op. cit., p. 264

30 Catéchisme de l'Église catholique, op. cit., p. 97, paragraphe 436

31 BENJAMIN, Walter, op. cit., p. 267

32 Ibidem

33 Catéchisme de l'Église catholique, op. cit., p. 83, paragraphes 360-361

34 BENJAMIN, Walter, op. cit., p. 268

35 Catéchisme de l'Église catholique, op. cit., p. 221, paragraphe 1025

36 Idem, p. 82, paragraphe 357

37 BENJAMIN, Walter, op. cit., p. 266

38 Idem, p. 267

39 Ibidem

40 Ibid.

41 BERMAN, Antoine, op. cit., p. 165

42 BENJAMIN, Walter, op. cit., p. 261

43 Catéchisme de l'Église catholique, op. cit., p. 253, paragraphe 63

44 D'AQUIN, Thomas, op. cit., première partie, deuxième section, question 34, article 2, pp. 401-402.

45 Catéchisme de l'Église catholique, op. cit., p. 70, paragraphe 291

46 BENJAMIN, Walter, op. cit., p. 270

47 JEAN-PAUL II. Discours aux membres de la Commission biblique pontificale [en ligne]. Jeudi 26 avril 1979. Disponible sur : http://www.vatican.va/holy_father/john_paul_ii/speeches/1... (consulté le 13 janvier 2010)

48 BENJAMIN, Walter, op. cit., p. 268

49 BERMAN, Antoine, op. cit., p. 143-144

50 BENJAMIN, Walter, op. cit., p. 262

51 Idem, p. 270

52 Idem, p. 275

53 Idem, p. 270

54 Idem, p. 272

55 Idem, p. 273

56 Catéchisme de l'Église catholique, op. cit., p. 37, paragraphe 117

57 Idem, p. 224, paragraphe 1040

58 Idem, p. 60, paragraphe 237

59 Idem, p. 254, paragraphe 1159

60 BENJAMIN, Walter, op. cit., p. 267

61 Le Nouveau Testament de Notre-Seigneur Jésus-Christ, op. cit., Jean ch. I, v. 14 p. 99

62 PROUST, Françoise. Walter Benjamin et la théologie de la modernité [en ligne]. Archives des sciences sociales des religions, année 1995, volume 89, numéro 1, pp. 53-59. Disponible sur : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/as... (consulté le 13 janvier 2009)