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01/11/2017

Doctrine et pastorale, quelle articulation ?

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   Une question universellement partagée

   « Étant entendu que l’on ne doit pas attendre de ce synode des modifications de la doctrine, il convient de dire avec beaucoup de clarté que ce synode ne se réunit pas pour ne rien dire. Ce n’est pas un synode doctrinal, mais un synode pastoral. » Voilà en quels termes s'exprimait il y a maintenant deux ans Mgr Bruno Forte, à l'occasion du synode sur la famille, qui a eu le corollaire que l'on sait (Amoris Laetitia et sa très problématique note de bas de page 351). Comme le faisait remarquer Thibaud Collin à l'époque, cette déclaration invite à se pencher sur l'articulation entre doctrine et pastorale. Et ce philosophe de déplorer un an et demi plus tard (à propos d'Amoris Laetitia) que « la notion de discernement est utilisée pour contourner la doctrine des actes intrinsèquement mauvais rappelée dans Veritatis splendor. » Plus récemment, Mgr Fellay, l'un des signataires de la courageuse Correction Filiale, rappelait : « L’enseignement du Christ sur le mariage ne peut être subrepticement changé, au prétexte que les temps changent et que la pastorale doit s’y adapter, en donnant des moyens de contourner la doctrine. »

   À l'autre bout de l'échiquier catholique, on constate des préoccupations semblables sur les rapports qu'entretiennent doctrine et pastorale. Voici ce qu'affirmait en 2014 le Cardinal Kasper, toujours à propos de l'accès à la communion des divorcés-remariés : « Nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation semblable à celle du dernier concile. Déjà à ce moment-là, il y avait, par exemple à propos de la question de l’œcuménisme ou de celle de la liberté de religion, des encycliques et des décisions du Saint-Office qui paraissaient exclure d’autres voies. Le concile, sans violer la tradition dogmatique contraignante, a ouvert des portes. On peut se demander s’il n’y a pas également, pour la question dont nous parlons, la possibilité d’un nouveau développement. » Ces propos avaient valu au cardinal les plus vifs applaudissements du pape François.

   Tout le monde semble donc admettre, soit pour s'en féliciter, soit pour le déplorer, qu'un écart est en train de se creuser entre doctrine et pastorale. Comment penser l'articulation de ces deux niveaux ?

   Le maître-mot : l'incarnation

   Nous savons que Dieu est la Vérité éternelle parce qu'il est le Verbe créateur (CEC 216). En effet, la vérité ne constitue rien d'autre que l'adéquation de l'intelligence et du réel, adaequatio intellectus et rei, comme le dit saint Thomas d'Aquin. Et précisément, c'est en Dieu que ce rapport d'adéquation se réalise dans toute sa plénitude : « Il parla, et ce qu'il dit exista ; il commanda, et ce qu'il dit survint » (Psaume 32, 9). Et quand cette vérité s'incarne, elle ne cesse pas pour autant d'être vérité, ainsi que Jésus-Christ nous le rappelle dans cette définition de lui-même : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. » (Jean 14, 6). En revanche, il existe bel et bien une nouveauté suscitée par l'incarnation : la vérité se fait pasteur. « Je suis le bon berger », nous dit Jésus (Jean 10, 14). Notez bien qu'à aucun endroit de la Bible, le Verbe non encore incarné n'est dit pasteur. Il s'agit bien d'une caractéristique propre au Dieu fait homme. Et pourtant, il y a bien identité de personne entre le Verbe éternel et l'homme Jésus-Christ. Autre fait remarquable : Jésus ne se désigne pas comme « le berger », mais comme « le bon berger ». Sous-entendu : méfiez-vous, il y a aussi des mauvais pasteurs…

   De manière analogue, la vérité dogmatique, doctrinale, ne s'incarne pas ailleurs que dans la pastorale. La pastorale, c'est tout simplement la doctrine faite chair. Et de même que Jésus peut se dire le bon berger parce qu'il est la vérité incarnée, de même la bonne pastorale constitue forcément l'incarnation de la vérité dogmatique. Il faut donc en tirer la conclusion qui s'impose : il ne peut pas y avoir d'écart entre le niveau spéculatif et le niveau pratique, entre la bonne doctrine et la bonne pastorale. De même que le Christ n'est qu'une seule personne humaine et divine à la fois, de même la vérité catholique est une, quoiqu'à deux niveaux différents, le niveau doctrinal et le niveau pastoral. Et de même que vouloir crucifier Jésus, c'est vouloir crucifier Dieu lui-même, de même bidouiller la pastorale, c'est déjà bidouiller la doctrine. Car c'est déjà toucher à la vérité. Prétendre modifier la pastorale dans une de ses composantes essentielles (en l'occurrence, la sainte communion) tout en protestant ne pas vouloir modifier la doctrine n'est donc rien d'autre qu'un odieux mensonge. Contrairement à ce qu'affirme le Cardinal Kasper (applaudi, rappelons-le, par François), si vraiment le concile a pu ouvrir des portes, il n'a pas pu le faire sans violer la tradition dogmatique contraignante…

   Dans le paragraphe 84 de Familiaris Consortio, Jean-Paul II laisse ainsi clairement entendre que le non accès à la communion eucharistique des personnes divorcées et remariées constitue l'incarnation d'une doctrine bien précise, celle de l'indissolubilité du mariage : « l’Église, cependant, réaffirme sa discipline, fondée sur l’Écriture Sainte, selon laquelle elle ne peut admettre à la communion eucharistique les divorcés remariés. […] Si l'on admettait ces personnes à l'Eucharistie, les fidèles seraient induits en erreur et comprendraient mal la doctrine de l’Église concernant l'indissolubilité du mariage. » Par conséquent, vouloir accorder la sainte communion à des personnes en état objectif d'adultère, c'est déjà attaquer la doctrine de l'indissolubilité du mariage chrétien et trahir l'enseignement du Christ sur le mariage. C'est pourtant ce que vient de faire Mgr Barbarin. En l'occurrence, cette trahison apparaît d'autant plus grave que tout l'épiscopat français ne manquera pas de suivre cet exemple pernicieux. Pensez donc ! Si même le très médiatique Primat des Gaules s'y met…

   L'obéissance du Christ au Père

  Conscients de l'adéquation qui doit exister entre doctrine et pastorale, certains rêvent d'aligner une doctrine perçue comme désormais inappropriée sur les situations pastorales concrètes, comme on dit si bien aujourd’hui. Voici un petit florilège, extrait de ce document sur le synode pour la famille :

   La conférence épiscopale suisse, après consultation des fidèles : « On est scandalisé que la doctrine officielle ne soit en mesure ni d’entrer en matière sur des conclusions tirées du vécu des gens ni de faire ainsi face aux inconsistances de la théologie du mariage et de la famille. » (p. 9)

   Mgr Jean-Paul Vesco, évêque d'Oran : L’Église « assimile à un adultère toute autre relation après le divorce. Pour moi, ces mots sont terribles. Une doctrine vraie ne peut pas entrer en contradiction avec la vérité de personnes. » (p. 25)

   Le théologien Andra Grillo : « Le cas des fidèles divorcés remariés est, de ce point de vue, un enjeu sérieux qui s’avère aussi être le symptôme d’une difficulté : à savoir le signe d’une incapacité structurelle du langage doctrinal traditionnel à exercer une médiation efficace par rapport aux conditions du sujet et de la communauté familiale qui ont changé au cours des deux derniers siècles. » (p. 43)

  Alain Thomasset, jésuite (par pour rien, comme vous allez le voir) : « L’interprétation de la doctrine des actes dit “intrinsèquement mauvais” me paraît être l’une des sources fondamentales des difficultés actuelles de la pastorale des familles, car elle détermine en grande partie la condamnation de la contraception artificielle, celle des actes sexuels des divorcés remariés et celle des couples homosexuels même stables. Elle apparaît à beaucoup comme incompréhensible et semble pastoralement contreproductive. Si elle insiste avec raison sur des repères objectifs nécessaires à la vie morale, elle néglige précisément la dimension biographique de l’existence, et les conditions spécifiques de chaque parcours personnel, éléments auxquels nos contemporains sont très sensibles et qui participent aux conditions actuelles de réception d’une doctrine ecclésiale. » (p. 45-46)

   L'auteur du document : « L’important aujourd’hui est d’ouvrir la perspective pastorale, de promouvoir une pratique sacramentelle plus accueillante. Intellectuellement, cela implique nécessairement un changement de doctrine. Mais les choses se font souvent lentement. » (p. 91)

   Le même : « La prise en compte de la réalité présente dans nos sociétés demande qu’on repense la signification théologique et pastorale du sacrement de mariage. » (p. 92)

   Toutes ces revendications ne tiennent guère compte du fait que la pastorale est l'incarnation de la doctrine, et non l'inverse. Il existe donc clairement une supériorité hiérarchique de la doctrine sur la pastorale. En effet, de même que le Verbe incarné obéit au Père dont il vient faire la volonté (Luc 22, 42 ; Jean 6, 38), de même c'est la pastorale qui doit s'aligner sur la doctrine pour qu'elle puisse en demeurer l'incarnation. Le reste n'est que baratin.

25/02/2017

Une messe dominicale à la paroisse de Lyon-Centre

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Une fois n'est pas coutume, le lecteur voudra bien m'excuser de rédiger ce billet à la première personne… et de raconter ma vie. Il va en effet s'agir ici de choses que j'ai vues et entendues. Difficile donc de ne pas m'impliquer personnellement.

Avant

Le week-end des 18 et 19 février, mon épouse et moi, de passage à Lyon, nous arrêtons chez des amis. Ces derniers, parents d'enfants en bas âge, nous proposent de les accompagner à la messe dominicale de la paroisse Lyon-Centre, animée par le groupe de « pop-louange » Glorious. Ils justifient de manière très simple le choix de cette messe : le volume sonore généré par Glorious leur permet d'y assister sans que leurs petits enfants, qu'ils ont du mal à garder silencieux, gênent l'assemblée. Quoique peu enthousiasmés par la proposition (nous préférerions une messe plus recueillie), nous décidons de l'accepter : marraine de la petite fille de nos amis, mon épouse trouve du sens à accompagner sa filleule à la messe. En outre, elle s'en occupera pendant la cérémonie, ce qui déchargera d'autant nos amis. Nous nous préparons donc à souffrir le plus stoïquement possible.

Arrivés pour 10h30 à l'église Saint-Antoine, dans le quartier de Gerland, nous nous apprêtons à y pénétrer. Sur les marches extérieures, des adolescents arborant un polo à l'effigie de la paroisse nous accueillent avec un grand sourire : « Bonjour ! Bienvenue ! », nous lancent-ils à mesure que nous les croisons. La première mauvaise surprise nous attend à l'intérieur de l'église, sous la forme de cafés et de brioches présentés sur les tables du fond, et que l'on nous propose dès avant la cérémonie, qui commencera dans cinq minutes à peine. Et le jeûne eucharistique dans tout ça ? Et puis comment mettre en valeur la dimension sacrée de la maison de Dieu, si l'on y grignote en papotant, ainsi qu'en un salon ? Nous refusons donc poliment et, en nous avançant, nous trouvons des places libres vers l'avant de la nef, sur le côté gauche.

Dans le chœur, l'espace sacré par excellence d'une église, nous découvrons alors une formation pop au grand complet, et déjà en pleine action : Thomas Pouzin, le chanteur de Glorious, a installé son clavier et son micro sur le côté gauche, à mi-distance entre l'ambon et l'autel, c'est-à-dire très exactement entre le lieu de la parole divine et celui du sacrifice divin ; à ses côtés, une chanteuse assure des deuxièmes voix en se trémoussant légèrement ; toujours sur la gauche du chœur, un peu en retrait, j'aperçois le bassiste et le batteur ; de l'autre côté de l'autel, que Glorious encadrera durant toute la durée de la cérémonie, une autre chanteuse se tient, accompagnée par Benjamin Pouzin (frère de Thomas) à la guitare acoustique ; un peu plus au fond sur ce côté droit, un autre musicien joue de la guitare électrique.

Soyons clairs : autant ce groupe de musiciens peut sans doute jouer un rôle évangélisateur dans les salles paroissiales, autant il n'a absolument pas sa place au sein d'une liturgie catholique, dans le chœur d'une église de surcroît. Par définition, l'espace sacré constitue un endroit réservé, où le profane ne doit pas accéder. Et quoi de plus profane qu'un groupe de pop (abréviation, rappelons-le, de « populaire ») ? La messe va bientôt commencer : la musique s'atténue et Benjamin Pouzin gratifie l'assistance d'un petit sermon. Je ne savais pas qu'il était dans les ordres et qu'il avait reçu autorité pour s'adresser à une assemblée dominicale. J'ironise, bien sûr, mais cette ironie ne vise pas tant le groupe Glorious, sans doute de bonne volonté et pas forcément initié aux normes liturgiques, que les clercs qui l'ont invité à animer la messe. Si je me souviens bien, Glorious s'est constitué dans le sillage de Journée Mondiales de la Jeunesse, lieu d'enthousiasme juvénile plutôt que de finesse théologique et liturgique… Les vrais responsables de la messe-concert qui s'annonce portent des cols romains (ou pas, d'ailleurs).

Pendant

Dès avant la cérémonie, deux réflexions m'ont traversé l'esprit : 1) il faut avoir un sens du sacré singulièrement atrophié pour goûter ce genre de liturgie ; 2) Voilà une paroisse en voie de protestantisation. Cette dernière impression va être renforcée dès l'arrivée dans le chœur du Père Arnaud, après un premier chant d'entrée rythmé par les guitares et la batterie. Le Père Arnaud, par son ton comme par la manière qu'il a de déambuler devant l'autel lors de son mot de bienvenue, semble adopter les codes des télé-évangélistes américains. Ce que je ne sais pas encore, c'est que le pire reste à venir. En définitive, à côté de ce qui m'attend, les brioches avant la messe et l'aspect « show » de cette dernière ne feront plus figure que de détails inoffensifs, presque sans importance.

Voilà que le Père Arnaud présente un autre personnage, auquel il va céder la parole : il s'agit du Père Patrick Rollin, vicaire épiscopal, « le bras droit du Cardinal », ainsi que le présente le Père Arnaud. Dès que le Père Rollin s'adresse à l'assemblée, il annonce un temps de crise pour la paroisse. Un silence total règne dans l'assistance, silence d'autant plus assourdissant qu'il succède à un début de célébration en fanfare. Aux paroissiens littéralement suspendus à ses lèvres, le vicaire épiscopal annonce que leur curé, le Père David Gréa, est absent ce matin, mais qu'il a choisi de leur écrire une lettre, dont il fait aussitôt la lecture :

Chers frères et sœurs de l'église Lyon Centre Ste Blandine,

Depuis bientôt six ans, je vis avec vous un grand bonheur. Ensemble, nous avons patiemment cherché comment vivre et annoncer la foi selon ce que Dieu attendait de nous, pour ce lieu et pour ce temps. Nous avons mis la louange de Dieu au cœur de notre église, en cherchant à adopter un langage accessible et pertinent pour transformer nos cœurs et nos semaines. Ainsi, nous avons permis à de nombreuses personnes de revenir à l'Eglise et de s'y trouver bien, d’entendre l'Evangile d'une manière fraîche et de s’en trouver renouvelées. Nous avons développé une louange vivante, les parcours alpha et de nombreuses initiatives, en particulier un bel accueil et des liens fraternels magnifiques. J'ai vécu avec vous mes plus belles années de ministère et je rends grâce à Dieu pour tous ces beaux moments, en même temps que je vous en remercie du fond du cœur.

Heureux comme prêtre je suis convaincu d’être appelé par Dieu pour ce beau ministère. Il y a quelques temps, j’ai commencé à construire une relation avec une femme avec laquelle je pense que Dieu m’appelle a vivre. Je découvre une joie insoupçonnée qui me semble dans la continuité de ce que j’ai vécu jusque là en me donnant corps et âme à votre service. J’ai souhaité être en vérité avec l’Eglise en disant ma joie d’être prêtre et mon désir de me marier. J’en ai donc fait part au cardinal et nous avons évoqué l’idée d’un dialogue avec le pape. Cette rencontre en tête à tête a pu avoir lieu. ll m’a écouté avec bienveillance et a honoré ma démarche d’intégrité. Puis le pape et Mgr Barbarin ont échangé et notre évêque m'a demandé de prendre, dès à présent, un temps de discernement et de recul. C’est une tristesse pour moi de ne pas pouvoir terminer l’année avec vous et j’imagine que vous la partagez. J’aurais aimé vous parler aujourd’hui de vive voix, comme je l’ai fait chaque dimanche.

Je suis témoin de votre amour pour Dieu et je sais que vous cherchez à mettre Jésus au cœur de votre vie. J’ai vu notre communauté grandir en nombre, mais surtout dans la foi, changer d’attitude et s’impliquer dans la prière et dans le service. J’ai vu des chrétiens devenir véritablement adultes dans la foi. C’est pourquoi je veux vous dire mon admiration et ma reconnaissance, en particulier pour l’engagement fidèle de nombre d’entre vous. Je rends grâce à Dieu pour l’œuvre qu’il accomplit depuis des années à sainte Blandine. J'ai confiance dans le fait que Dieu accompagnera l'équipe qui conduit l'église, et le père Arnaud, un ami qui m’est cher, et qui a accepté, avec l'accord de son supérieur, d’être davantage disponible jusqu'à l’été. Je prie pour notre église en me souvenant de ces paroles que nous entendons à chaque messe : « Vraiment il est juste et bon de te rendre gloire, de t’offrir notre action de grâce, toujours et en tous lieux. »

p. David, le 19 février 2017

Durant la lecture de cette lettre, je me tourne vers mon épouse et lui demande : « Mais pourquoi nous lit-il cela ? » Le Père Gréa a décidé de ne pas rester fidèle à son engagement au célibat, ce qui est déjà en soi suffisamment grave. Mais ce qui me gêne surtout, c'est de voir le vicaire épiscopal se faire l'écho de ses revendications et du mensonge suivant : « j’ai commencé à construire une relation avec une femme avec laquelle je pense que Dieu m’appelle a vivre. » On ne voit pas comment le Seigneur aurait pu l'appeler à trahir la parole qu'il avait donnée une fois pour toutes au jour de son ordination. D'autres expressions encore viennent choquer l'oreille : comment ce curé peut-il prétendre « être en vérité avec l’Église » au moment où il manque à sa propre promesse ? Comment peut-il parler de « démarche d'intégrité » ? Et tout cela dans la bouche du « bras droit du Cardinal » ? La trahison par un prêtre de son engagement au sacerdoce n'a malheureusement rien d'inédit. Ce qui l'est davantage, c'est la manière absolument sidérante dont les plus hautes autorités diocésaines gèrent l'événement : alors qu'il faudrait au maximum protéger les paroissiens du scandale en coupant le micro au curé démissionnaire, elles décident au contraire de faire un maximum de publicité à la défection de ce dernier.

Le Père Patrick Rollin enchaîne avec la lecture d'un communiqué diocésain, dont voici la teneur :

Communiqué au sujet de la paroisse Lyon Centre Sainte-Blandine

Le père David Gréa a fait part au cardinal Barbarin de ses questions liées au célibat sacerdotal et de sa décision de s’engager dans la vie conjugale. Après l’avoir écouté, l’évêque de Lyon a demandé au père David Gréa de prendre un temps de discernement et de recul, accompagné par le diocèse, et de quitter sa charge de curé de la paroisse Lyon Centre - Ste Blandine.

Le père David Gréa a écrit une lettre aux paroissiens de Ste Blandine pour leur expliquer sa situation. Le père Patrick Rollin, vicaire général, en charge de ce territoire, a fait lecture de cette lettre aux fidèles au cours de la Messe du dimanche 19 février 2017.

Le cardinal viendra à la rencontre des paroissiens de Ste Blandine pour les écouter et prier avec eux ; il célébrera les messes du dimanche 5 mars à 10h30 et 18h30.

Un prêtre sera prochainement désigné pour administrer la paroisse dans l’attente d’une nomination d’un nouveau curé pour la rentrée de septembre.

Le diocèse souhaite que cette belle communauté poursuive son itinéraire selon ses charismes et sa vocation. Le cardinal Barbarin invite chacun à prier pour le père David et pour les paroissiens de Lyon Centre - Ste Blandine.

Le vicaire épiscopal conclut en répétant qu'il s'agit d'un moment de crise pour la paroisse, et en indiquant que ces deux textes pourront être retrouvés sur le site internet de celle-ci. Pas un mot de réserve, pas une phrase pour distinguer le vrai du faux, le bien du mal.

La messe commence enfin, faussement festive dans des circonstances aussi désolantes. Arrive le moment liturgique de la Parole. Il faut ici reconnaître que j'ai rarement vu des textes aussi bien lus, tant dans le ton que dans l'articulation. Visiblement, les laïcs se sont préparés avec grand soin. De toute évidence, le curé a su mobiliser autour de lui de bonnes volontés et de belles énergies. Ne méritent-elles pas mieux que cette trahison en règle ?

Au moment de la communion, Thomas Pouzin prend la parole pour annoncer la « prière des frères » qui aura lieu pendant (ou après ?) la communion, et qui permettra à tout un chacun de déverser son trop plein d'émotion : ceux qui le souhaitent peuvent donc s'avancer, déposer leur intention, et prier quelques instant en compagnie de laïcs.

Peu après la communion, commence un temps de prière spontanée. Quelqu'un, le Père Arnaud si mes souvenirs sont exacts, prononce au micro la phrase suivante : « prions pour David, pour que Dieu lui donne la paix dans sa nouvelle vie. » Comment ne pas être scandalisé par cette prière ? La paix, c'est le repos dans l'ordre : où se trouve l'ordre, ici ? Il n'y a rien de pire que cette fausse paix qu'est le repos dans le désordre, celle-la même qui faisait crier au prophète Jérémie : « Ils pansent à la légère la plaie de la fille de mon peuple en disant : « Paix! Paix! » ; alors qu'il n'y a point de paix. Les voilà dans la honte pour leurs actes abominables, mais déjà ils ne sentent plus la honte, ils ne savent même plus rougir. » (Jérémie VI, 14-15) En temps normal, on aurait plutôt prié pour que les remords tourmentent le pécheur jusqu'à ce qu'il parvienne à un repentir véritable, assorti d'un changement de vie radical et du ferme propos de ne plus chuter. Mais là, rien de tout cela. On prie Dieu pour qu'il ait la bonté d'anesthésier la conscience de l'homme tombé, afin qu'il puisse jouir de sa faute en toute quiétude !

Peu avant la bénédiction finale, le Père Arnaud reprend la parole. Il a pu revoir David (sic) tout récemment, en prétextant que ce dernier devait récupérer certains dossiers. Au nom de tous les paroissiens, il lui a alors offert une bible, indique-t-il en concluant : « De l'essentiel, on n'a jamais trop. »

Après

La messe se termine, non pour ma part sans un soupir intérieur de soulagement. Quelques instants après, nous nous dirigeons vers la sortie de l'église. En bas des marches extérieures, le vicaire épiscopal sert des mains, échange avec les paroissiens. Il est peu probable que je parvienne à le rencontrer, sollicité comme il doit l'être en pareilles circonstances. Mais je reste non loin de lui, guettant tout de même une éventuelle occasion. Celle-ci s'offre soudainement. Je m'approche du Père Patrick Rollin et, après quelques phrases de salutation et de présentation, j'entre dans le vif du sujet qui me préoccupe :

« Je voulais connaître votre position par rapport au choix du Père Gréa. Vous n'avez pas émis la moindre réserve à ce sujet. »

« Vous avez entendu le communiqué du diocèse ? » me demande-t-il. « Il me semble que c'est clair : nous l'avons déchargé de ses fonctions. »

Cette explication ne me satisfait guère : le communiqué mentionné s'en tient somme toute à un traitement très administratif de l'affaire. À aucun moment, celle-ci ne semble envisagée d'un point de vue moral.

Je réponds donc : « Vous vous êtes fait l'écho de ses revendications. Vous avez lu sa lettre devant tout le monde... »

À ce moment précis, un interlocuteur imprévu s'invite dans la conversation :

« Et alors ? Il était normal de remercier le Père David. »

Je me tourne vers le nouveau venu. C'est un laïc, assez jeune :

« Je suis moi-même gay et catholique », me déclare-t-il en guise de présentation. « L’Église doit accueillir, l’Église n'a pas à rejeter. »

« Voilà », me lance triomphalement le Père Rollin, en me montrant de la main l'homme qui, selon lui, a si bien parlé.

Encore abasourdi par l'entrée en matière du paroissien, je lui demande :

« Vous êtes gay et catholique, dites-vous ? »

« Parfaitement. »

« Et vous ne pensez pas qu'il y a là un problème ? »

« Allons ! Allons ! », s'exclame sévèrement le Père Rollin à mon adresse, d'un air où je peux lire à la fois de l'indignation et de la panique. Manifestement, il est proprement choquant pour le « bras droit du Cardinal » d'entendre un laïc signaler à un gay qu'il existe une incompatibilité entre foi chrétienne et pratique homosexuelle. Comme si le Catéchisme de l’Église catholique ne parlait pas à propos de cette dernière d'actes « intrinsèquement désordonnés » (n° 2357) ! Fort heureusement, à ce moment précis, des personnes s'approchent du vicaire épiscopal pour le saluer, ce qui lui laisse le temps de se remettre quelque peu de ses émotions.

Dans l'intervalle, le jeune paroissien ne s'est pas démonté :

« Pas du tout ! Nous sommes tous en chemin. Nous évoluons. »

Je lui dis alors :

« Oui, nous sommes tous en chemin vers le Christ, ce qui suppose de notre part un effort de conversion dans les domaines où nous ne suivons pas sa volonté. Pour vous, ce sera cela (la pratique homosexuelle), pour moi, ce sera autre chose... »

« Absolument pas. Dieu m'a fait gay et je ne changerai pas. Je suis fier d'être gay et catholique. »

« Mais la Parole de Dieu, la Bible, que dit-elle ? Relisez Lévitique XVIII, 22. »

« Vous savez, l’Église évolue. Un jour, je pourrai même me marier sacramentellement. »

À ce point de la conversation, je me rends compte que le Père Rollin est à nouveau libre et que ce dialogue ne nous mènera nulle part. Je décide donc de couper court :

« Écoutez, nous allons en rester là : j'étais en train de discuter avec Monsieur l'Abbé quand vous nous avez interrompus. »

Je me tourne à nouveau vers le vicaire épiscopal :

« Si je me suis permis de venir vous voir, c'est parce que j'estime qu'un certain nombre de personnes ici doivent partager mon ressenti. »

« Votre ressenti sur quoi ? »

« Sur le fait que vous avez retransmis sans la moindre réserve les revendications du Père Gréa. En vous entendant, j'ai eu l'impression que son départ était moralement indifférent : s'il reste fidèle à son célibat, c'est bien, mais s'il décide de le quitter, c'est bien aussi. Il a tout de même trahi un engagement ! Moi-même, je suis marié, et si je quitte mon épouse pour aller avec une autre, c'est mal. »

« Mais la question du célibat sacerdotal n'est de l'ordre que de la discipline de l’Église. »

« Discipline qui est en vigueur, que je sache ? »

« Oui. Mais ne manquez pas de venir le 5 mars. Le Cardinal Barbarin pourra répondre à vos questions et vous rassurer. »

« Comme je vous l'ai dit, je ne suis que de passage à Lyon. Je ne serai donc pas présent le 5 mars. Alors, rassurez-moi maintenant. »

Le Père Rollin est visiblement agacé :

« Monsieur, merci pour votre respect. Vous arrivez ici et vous nous faites la leçon. »

À ce moment de la conversation, mon épouse nous rejoint. Je la présente rapidement au vicaire général et poursuit le dialogue :

« Il y a quand même un problème à être aussi conciliant... »

« Conciliant ? Je vous le répète, j'ai lu le communiqué de l'évêque, nous avons appliqué la discipline de l’Église. Là-dessus, bonne journée, Monsieur. »

« Oui, enfin, quand on voit comment Barbarin a géré... »

« Ça va, ça va. »

C'est là-dessus que notre échange se termine. Le vicaire épiscopal se tourne vers d'autre personnes, et mon épouse et moi partons rejoindre nos amis. Dans la voiture, une femme qui a assisté à la messe et avec qui nous covoiturons, divorcée de longue date sans s'être jamais remariée, donne ses impressions. Elle souligne l'écart douloureux entre la facilité avec laquelle l’Église admet que des prêtres refassent leur vie et la situation des divorcés « remariés » face aux sacrements. En un sens, et sans que cela remette en question l'enseignement constant de l’Église sur cette dernière question, comment ne pas lui donner raison ?

Conclusion

Fort heureusement, il s'est trouvé sur internet des gens de bon sens pour se scandaliser de la situation. Le Père Patrick Royannais, du diocèse de Lyon, a notamment jugé « sidérante » la rencontre organisée entre le pape et le Père Gréa. Comme l'écrit Jean-Pierre Denis dans La Vie, journal qu'on pourra difficilement taxer d'intégrisme, « même son diocèse (Lyon) semble vouloir relancer le débat sur le célibat sacerdotal, puisque le cardinal Barbarin lui a ménagé un rendez-vous avec le pape – ce qui choque nombre d’humbles serviteurs, qui n’auront jamais un tel honneur. » Preuve s'il en est que mes questions au vicaire épiscopal de Lyon conservent toute leur pertinence.

Quand je repense à ces jeunes gens souriants qui nous accueillaient devant Saint-Antoine et nous proposaient gentiment à manger avant la messe ; à cette laïque qui mettait tant de cœur à proclamer la première lecture ; à cette autre femme qui, toute souriante, distribuait la communion ; à ces filles, presque adolescentes pour certaines, qui assuraient le service de l'autel ; à ce pauvre garçon à qui son Église laissait croire qu'il aurait un jour la possibilité d'épouser sacramentellement un autre homme… Quel gâchis certains ecclésiastiques font des bonnes volontés et des âmes dont ils ont la charge ! Vous avez soif de vérité ? Voilà toujours du café, de la pop, et en l'occurrence... beaucoup de salades…

D'aucuns se choqueront peut-être de mon récit et de mes appréciations. Mais, depuis une semaine, l'affaire du Père David Gréa fait le tour de l'internet catholique. Le scandale n'est donc malheureusement plus à faire. Espérons que le 5 mars, le Cardinal Barbarin daignera donner aux paroissiens de Lyon-Centre un éclairage un tant soit peu moral sur la défection du Père Gréa.

25/09/2016

Un bel exemple de parrhèsia

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Peut-être vous souvenez-vous que François apprécie la parrhèsia, c'est-à-dire le franc-parler. Il aura donc sans aucun doute goûté le récent article de trois journalistes catholiques américains (parties I et II ici, partie III ici en anglais), intitulé "Avec une ardente préoccupation : Nous accusons le Pape François". Ceux qui ont suivi attentivement l'actuel pontificat n'apprendront pas nécessairement de nouveaux faits. L'ensemble n'en demeure pas moins une synthèse impressionnante (et inquiétante) des errements de François. On n'en saurait trop recommander la lecture aux fidèles qui pensent que l'on ne doit à aucun prix critiquer le pape. En effet, le préambule démontre, saints Thomas d'Aquin et Robert Bellarmin à l'appui, que l'attitude contraire devient légitime dans certaines circonstances (dans le même sens, on lire avec profit les travaux historiques du Professeur Roberto de Mattei, ici et ).