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21/10/2014

Comment aimer l’Église aujourd'hui ?

passion du Christ.jpg  Le synode extraordinaire sur la famille qui vient de s'achever à Rome laisse un goût plutôt amer à ceux qui en ont suivi le déroulé. En effet, si le rapport final demeure fidèle à l'enseignement traditionnel de l’Église sur le mariage, le rapport intermédiaire (appelé relatio post disceptationem) demeure assez tendancieux sur les questions du « remariage » des divorcés et du concubinage, états dont il faudrait souligner les « aspects positifs ». En outre, le cardinal George Pell, préfet du secrétariat pour l’Économie, ne cache pas qu'un certain nombre de Pères Synodaux est favorable à la reconnaissance des unions homosexuelles.

  Tendancieux aussi, ce silence du Pape François sur ces points sujets à controverse soulevés lors du synode. C'est du moins l'avis de cardinal Leo Burke. Ce silence fait écho à l'enthousiasme que le pape avait manifesté suite au discours inaugural du Consistoire pour la famille prononcé par le Cardinal Kasper. Celui-ci avait émis l'idée que les divorcés remariés pourraient communier à cinq conditions, parmi lesquelles ne figurait pas l'obligation de vivre de manière notoire en frère et sœur. Le pape François avait vu dans ces réflexions une « théologie profonde » à l’œuvre... sans pour autant expliquer comment l'accès au sacrement de personnes objectivement en état d'adultère serait possible.

  Tendancieuses encore, ces déclarations répétées du pape François visant à banaliser la renonciation au trône de Pierre (voir ici et ). Comme si le choix de Benoît XVI ne constituait pas une exception. Comme si le même Benoît XVI n'avait pas démissionné dans un contexte d'extraordinaires pressions exercées contre le Vatican1. Comme si Pie XII n'avait jamais demandé à ses successeurs de ne pas renoncer à leur mission, mais de s'appuyer humblement sur la grâce de Dieu pour la mener à bien2. « Quel rapport avec la crise que traverse la famille ? », demandera-t-on peut-être. Un rapport évident : le pape, comme l'indique son nom, tient dans l’Église le rôle du père. Dès lors, comment s'étonner de voir aujourd'hui de nombreux pères de famille démissionner de leurs responsabilités si le Souverain Pontife est le premier à donner le mauvais exemple à cet égard ? On le voit, la crise de la paternité n'épargne pas les sommets de la hiérarchie ecclésiastique. On le vérifie tous les jours dans l'épiscopat français, où les prises de position viriles, qu'elles soient pour dénoncer les torts causés par le gouvernement à la famille, ou pour encourager les initiatives visant à défendre cette dernière, brillent par leur absence, ou du moins par leur rareté.

  Comment aimer l’Église aujourd'hui ? C'est toute la question qui se pose actuellement face à la faiblesse d'un grand nombre de ses prélats. Grande alors est la tentation d'affirmer : « je veux suivre le Christ, mais pas l’Église », ou même : « Je ne veux pas suivre l’Église afin de mieux suivre le Christ. » Et lorsque l'on passe en revue les désordres actuels, dont les faits rappelés plus haut ne constituent qu'un maigre échantillon, comment ne pas comprendre une telle position ? Aimer l’Église aujourd'hui tend à devenir aussi difficile pour ceux qui estiment qu'elle brade le message de l'Évangile que pour ceux qui trouvent qu'elle ne fait pas suffisamment de concessions aux revendications de notre temps.

  Et pourtant, « de Jésus-Christ et de l’Église, il m'est avis que c'est tout un, et qu'il n'en faut pas faire difficulté », disait Jeanne d'Arc à ses juges3. Au moment où la sainte proférait ces paroles, l’Église se remettait péniblement du Grand Schisme d'Occident qui l'avait divisée quatre décennies durant en deux obédiences. Jeanne elle-même se trouvait alors aux mains d'ecclésiastiques sans scrupules qui mettaient tout en œuvre pour la faire condamner à mort. Par conséquent, elle ne pouvait pas ne pas constater par elle-même les insuffisances du clergé de son époque. Une telle profession de foi a donc dans sa bouche une valeur inestimable. Dès lors, ce n'est plus comme un cri de révolte, mais de manière plus apaisée, et décidés à trouver une vraie réponse, qu'il faut nous reposer la question : « comment aimer l’Église aujourd'hui ? »

  On le sait, l’Église est le Corps du Christ. Les croyants accèdent à la vie même de Jésus, notamment par l'intermédiaire des sacrements qu'elle dispense, et plus particulièrement dans l'Eucharistie4 : « Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. »5 Le Christ « est la Tête du Corps qui est l’Église »6. Les Chrétiens en sont donc les autres membres. Ce petit rappel ne fait que compliquer les choses : si l’Église est le Corps du Christ, elle est nécessairement sainte. C'est justement ce que nous professons dans le Credo. Mais si l’Église est sainte, comment alors expliquer les manquements, disons même les péchés, de ses membres les plus éminents, les évêques, les cardinaux, le pape ?

  Avouons à ce stade que le Catéchisme de l’Église catholique ne nous aide pas beaucoup. Il enseigne que l’Église tire sa sainteté de celle du Christ (§ 823-824), qui la communique notamment aux personnes qui seront à proprement parler proclamées saintes (§ 828), à commencer par la sainte Vierge (§ 829). Il reconnaît dans le même temps que « l’Église renferme des pécheurs dans son propre sein » et que « tous les membres de l’Église, ses ministres y compris, doivent se reconnaître pécheurs » (§ 827). Mais la coexistence de la sainteté et du péché dans le Corps du Christ, il l'explique moins qu'il ne la constate, dans un certain nombre de formules ambivalentes : « sur terre, l’Église est parée d'une sainteté véritable, bien qu'imparfaite » (§ 825) ; elle est « à la fois sainte et appelée à se purifier » ; elle « rassemble des pécheurs saisis par le salut du Christ mais toujours en voie de sanctification » ; elle « est sainte tout en comprenant en son sein des pécheurs » (§ 827). Tout cela explicite, mais n'explique pas le problème suivant : comment peut-il exister un tel mélange de sainteté et de péché dans l’Église, si celle-ci est le Corps du Christ, qui pourtant « a vécu notre condition d'homme en toute chose, excepté le péché »7 ?

   La solution réside peut-être dans ces lignes du Catéchisme, où il est dit à propos de son épreuve ultime que « l’Église n’entrera dans la gloire du Royaume qu’à travers cette ultime Pâque où elle suivra son Seigneur dans sa mort et sa Résurrection. »8 Le Corps mystique du Christ est donc appelé à suivre Jésus dans sa Passion. C'est ce qu'enseignait déjà le pape Pie XI dans son encyclique Miserentissimus Redemptor :

« Ajoutons encore que la Passion du Christ se renouvelle, et d'une certaine manière elle se poursuit et s'achève, dans son corps mystique qui est l'Église. Car, pour nous servir encore des paroles de saint Augustin : "Le Christ a souffert tout ce qu'il devait souffrir ; la mesure de ses souffrances est désormais à son comble. La dette de souffrances était donc payée dans la Tête, mais elle demeurait entière dans son corps". Le Seigneur Jésus lui-même a bien voulu nous l'apprendre, quand il disait à Saul, respirant encore la menace et la mort contre les disciples : Je suis Jésus que tu persécutes. Il laissait ainsi nettement entendre que les persécutions déchaînées contre l'Église visaient et atteignaient le divin Chef de l'Église lui-même. C'est donc à bon droit que, souffrant toujours en son corps mystique, le Christ veut nous avoir pour compagnons de son expiation. Notre situation envers lui l'exige également, car, puisque nous sommes le corps du Christ et ses membres chacun pour notre part, tout ce que souffre la tête, les membres le doivent souffrir aussi. »

   Avant d'aller plus loin, remarquons la différence qui sépare les deux textes cités. Dans le Catéchisme, le temps de la Passion de l’Église est fixé à la fin du monde ; tandis que chez Pie XI, cette Passion a déjà lieu au moment où le pape rédige l'encyclique (1928) : elle est de toutes les époques.

  Quel rapport entre la Passion du corps mystique du Christ et les laideurs de l’Église actuelle ? Voyons cela de plus près. On applique de manière traditionnelle au Christ ce verset : « tu es beau, le plus beau des enfants des hommes. »9 Mais ce que des siècles d'art chrétien et de crucifix stylisés ont pu nous faire oublier, c'est la laideur repoussante du Christ lors du Vendredi Saint. En témoignent ces versets du Quatrième chant du Serviteur, lus lors de la célébration de la Passion, et eux aussi appliqués à Jésus : « La multitude avait été consternée en le voyant, car il était si défiguré qu'il ne ressemblait plus à un homme ; il n'avait plus l'aspect d'un fils d'Adam. »10 Si l’Église doit dès maintenant suivre son Seigneur dans la Passion, alors il est logique qu'à son image, elle soit dès à présent défigurée.

  L'épouvantable difformité du Christ dans ses souffrances ne tient pas à autre chose qu'à la difformité même du péché, dont Jésus vient nous sauver. « Celui qui n'avait pas connu le péché, Il l'a fait péché pour nous, afin qu'en lui nous devenions justice de Dieu », déclarera même saint Paul à propos du Sauveur11. Cette identification au péché fait partie intégrante des souffrances du Christ. Dès lors, comment imaginer qu'il en soit autrement dans la Passion de l’Église ? Ce sont certes les péchés des hommes qui la défigurent. Mais Dieu permet que ces péchés l'enlaidissent en raison même de cette identification du Christ au péché, à laquelle l’Église participe d'une certaine manière puisqu'elle est son corps mystique, appelé lui aussi à vivre la Passion.

  Comment cette identification au péché du Christ se poursuit-elle à travers son corps mystique ? Tout simplement en admettant au sein de l'Église les pécheurs que nous sommes tous. Cette admission rend tout à la fois possibles notre accès au salut (par les sacrements) et le péché à l'intérieur même de l’Église. Quel risque Dieu a-t-il pris ! En même temps, c'était inévitable : à quoi aurait pu servir une Église composée uniquement de gens impeccables, quand son seul et unique rôle consiste à transmettre aux pécheurs le salut que le Christ nous a apporté ? Nous sommes les membres du corps du Christ, et nous en sommes les membres blessés. Et blessés bien souvent par nos propres fautes.

  Comprenons-nous bien : il ne s'agit pas ici de justifier les manquements des ecclésiastiques. De même que le fait que le Christ ait souffert volontairement sa Passion laisse intacte la responsabilité de ceux qui l'ont mis à mort, de même le fait que l'Église participe à l'identification volontaire du Christ au péché n'excuse en rien la trahison de certains de ses prélats. D'ailleurs à cet égard, l'Église d'aujourd'hui ressemble beaucoup à la communauté primitive lors de la Passion du Christ. Souvenons-nous : Pierre, le premier pape, prétend à trois reprises ne pas connaître Jésus ; quant à la majorité des Apôtres, les premiers évêques, ils s'enfuient sans demander leur reste... et ne parlons pas de Mgr Iscariote... Dès lors, de quoi nous étonnons-nous ?

  Comment aimer l’Église aujourd'hui ? Comme le corps du Christ sur la croix : vous trouvez cela hideux, une odeur insupportable vous soulève le cœur et attire une multitude de mouches ; mais cela, et seulement cela, vous apporte le Salut. Cette pensée ne devrait-elle pas vous inonder de gratitude ? Chaque fois que nous sommes scandalisés par les agissements de tel ou tel ecclésiastique, fût-il le pape lui-même, rappelons-nous toujours que l’Église, parce qu'elle participe à la Passion du Christ, participe aussi à l'identification de celui-ci au péché. Et que cette identification du Christ au péché, c'est ce qui rend possible le rachat des pécheurs, c'est-à-dire le nôtre. Ainsi notre révolte pourra-t-elle se muer en action de grâces.

1 Qu'on se souvienne notamment de l'impossibilité d'utiliser des cartes bancaires au Vatican, impossibilité levée le lendemain même du jour où Benoît XVI a annoncé sa démission.

2 Constitution apostolique Vacantis Apostolicae Sedis (n° 99).

3 Cité par le Catéchisme de l'Église catholique, n° 795.

4 Catéchisme de l’Église Catholique, n° 790.

5 Jean 6, 56, cité par le Catéchisme de l’Église Catholique, n° 787.

6 Col. 1, 18, cité par le Catéchisme de l’Église Catholique, n° 792.

7 Prière eucharistique n° 4 ; cf. Hébreux 4, 15.

8 Catéchisme de l’Église Catholique, n° 677.

9 Psaume 45, 3.

10 Isaïe 52, 14.

11 2 Corinthiens 5, 21.

24/07/2014

La Soupe aux choux, un film visionnaire

 

18478117.jpg   Non, non, vous ne rêvez pas, et vous avez bien lu le titre. Il ne s'agit pas d'une mauvaise blague. Au-delà des borborygmes suraigus de Jacques Villeret et des pets à rallonge de Louis de Funès qui ont fait rire des générations, ce film sorti en 1981 décrit plutôt finement les conséquences de la révolution soixante-huitarde. Pour ceux qui n'auraient pas l'histoire en tête, en voici un résumé qu'il est vivement recommandé de lire avant d'aborder cet article. Commençons l'analyse.

 

   Les deux vies de Francine

   « Tu ne me feras plus trimer. Toute une vie, j'ai lavé les draps dans la rivière, préparé le frigo. Cette vie là, j'en ai rien vu du tout. Elle est passée comme un éclair, sans rien. Alors une vie de perdue, ça suffit. Moi, j'ai la chance d'en avoir une deuxième sous la main, alors je veux m'amuser, et rire, et chanter. Voilà. »1 Cette tirade que Francine redevenue jeune lance à son mari le Glaude schématise parfaitement le tournant pris par la génération post-soixante-huitarde. On passe d'une société du travail à une société de loisirs, d'une éducation à l'effort à une éducation au plaisir. Conséquence logique, la fidélité conjugale est mise au rencart, au profit de l'amour libre. Dans la société traditionnelle, l'adultère existait bel et bien, comme en témoigne la liaison que Francine a eu avec le Bombé pendant la guerre2, mais il n'existait qu'à titre d'exception. La preuve en est qu'au moment où elle le quitte pour Robert, Claude lance à son épouse : « J'ai aimé que toi, la Francine. » et Francine de lui répondre : « Moi, pareil. Le Bombé, je l'ai pas aimé, tu sais... »3

   Dans la deuxième vie donnée à Francine, l'idéal de fidélité conjugale a totalement disparu, comme en témoigne l'échange qu'elle a avec son ex-mari au moment de le quitter :

Francine : « J'm'en vais, mon Glaude, mais j'ai pas voulu partir sans te dire au revoir. »

Le Glaude : « Tu pars ? »

Francine : « À Paris. »

Le Glaude : « À Paris ? T'es pas folle ? »

Francine : « Y'a que là qu'on trouvera du travail, avec Robert. »

Le Glaude : « Mais tu sais au moins si c'est un brave garçon ? »

Francine : « Je verrai à l'usage : si c'est pas ça qu'est ça, j'en changerai. »4

Notez qu'au moment où a lieu cette conversation, Robert et Francine viennent de passer la nuit ensemble. Elle s'est donc déjà donnée à quelqu'un en qui elle n'est pas sûre d'avoir confiance.

 

   La très illusoire libération de la femme

  L'émancipation de la jeune femme passe par une étape fondamentale : celle du shopping. Après s'être emparée de l'argent de son mari, Francine est emmenée en ville par une jeune voisine, Catherine Lamouette. Cette dernière, habillée à la mode, lui conseille de laisser sa robe pour un jean et un T-shirt5. Elles se rendent donc dans une boutique de vêtements. Dans la cabine d'essayage, Catherine lance à Francine cette remarque significative : « T'as de sacrés beaux seins, toi. J'aimerais bien avoir les mêmes. Les miens à côtés, c'est Laurel et Hardy. »6 Toute la métamorphose de Francine va donc consister à mettre en valeur cette poitrine avantageuse. D'où l'achat d'un T-shirt rose et moulant, dont l'essayage suscite le dialogue suivant :

Francine : « C'est beaucoup trop serré. »

Catherine : « C'est très joli. En plus, ça t'envoie direct les mecs chez les dingues »7

Au sortir de la boutique, les sifflements admiratifs qu'elle suscite achèvent de convaincre Francine de ce que Catherine a vu juste. Cette dernière lui dit d'ailleurs en guise de conclusion : « Ben, tu vois ? Il te va comme une paire de mains, ton T-shirt »8. Ce T-shirt fait effectivement un tabac auprès d'un groupe de jeunes motards, dont certains n'ont d'yeux que pour les seins de Francine9. Dès qu'elle a enfilé son haut moulant, la jeune femme devient donc un pur objet de consommation sexuelle auprès des hommes. Cette scène montre de manière assez efficace comment ce qu'on appelle la libération de la femme passe par l'acquisition d'un pouvoir de séduction : il s'agit d'être sexy pour subjuguer les hommes et « les envoyer chez les dingues », comme le dit Catherine. Mais ce pouvoir reste fragile car il expose la femme à la prédation masculine : par définition, un homme « dingue » ne se contrôle plus. De plus, la possession de ce pouvoir nécessite un assujettissement préalable à la mode, et donc au monde marchand. Cette double soumission de la femme à la jungle libertaire et à l'univers de la consommation est représentée dans toute sa vulgarité par le T-shirt rose et moulant qu'achète Francine.

   Ces nouveaux habits de Francine ne suscitent guère d'enthousiasme chez son vieux rural de mari, qui multiplie les remarques désobligeantes : « Qu'est que c'est que cette tenue ? Mais tu as perdu la boule, ma Francine. On voit tes deux nichons comme si tu avais le cul à l'air. »10 « T'es qu'une dévergondée. »11 Il la traite plus loin de « gourgandine »12, c'est-à-dire de femme légère. Toutes ces imprécations vont dans le même sens : ce que laisse entendre Claude sans l'exprimer de manière très articulée, c'est que la révolution sexuelle tend à aligner le comportement des femmes ordinaires sur celui des prostituées. Or, c'est exactement ce qui s'est passé avec le rapport Kinsey, qui a joué un rôle de premier plan dans la libération des mœurs aux États-Unis. Ce dernier a causé un choc dans la population américaine en prétendant décrire de manière objective les mœurs sexuelles de ses concitoyens. Ce qui a surpris les Américains à l'époque, c'est de constater la proportion ahurissante de personnes se livrant à des pratiques sexuelles déviantes, qui s'en sont trouvées du même coup banalisées dans beaucoup d'esprits. On sait depuis que les résultats de ce rapport sont le fruit d'une méthodologie biaisée. Kinsey a interrogé proportionnellement beaucoup plus de prostitués que de citoyens normaux.

  Mais revenons à notre film. Il est intéressant de constater que ce rapprochement entre le comportement émancipé de Francine et celui des prostituées est admis par la principale intéressée. La seule différence est qu'elle, au moins, ne se fait pas payer. L'aveu tombe lorsque la jeune femme, tentant de prendre un bain de soleil, s'exhibe en bikini, provoquant le dialogue suivant :

Le Glaude : « Mais t'es tombée bredine pour montrer comme ça ton cul à tous les passants ! »

Francine : « Je prends un bain de soleil, c'est pas un crime. »

Le Glaude : « N'importe qui peut arriver ! »

Francine : « Et alors ? C'est pas dégoûtant : y'en a qui payent pour voir les femmes se déshabiller. Tu voudrais quand même pas que je me fasse payer ? » 13

Ce rapprochement de la femme émancipée avec la prostituée s'avère éminemment logique. Le film, comme on l'a vu, montre que la « libération » de la femme expose cette dernière à l'appétit insatiable des hommes et à la soumission intégrale au monde marchand. Or, qui plus que la prostituée se situe à l'intersection de l’hyper-libéralisme économique (pour lequel on peut tout vendre et tout acheter) et du libertarisme (pour lequel l'essentiel consiste à jouir sans entraves) ?

   La fin du film représente Francine à Paris, en train de trimer quand même dans un restaurant où elle sert les clients, sous les ordres d'une patronne peu aimable. L'expression de son visage trahit sa fatigue14. On ne sait pas si elle est encore avec Robert. Sa dernière apparition à l'écran nous montre une Francine en larmes, alors même qu'elle vient de recevoir un paquet de louis d'or, envoyés par Claude, et qu'elle est donc devenue riche. Elle se retrouve en définitive isolée dans une grande ville, livrée à sa propre solitude, après avoir brisé toutes les solidarités traditionnelles, perçues comme des entraves : la solidarité du mariage, mais aussi la solidarité de voisinage, puisqu'elle s'est enfuie à Paris. Car c'est aussi l'affrontement de l'enracinement et du nomadisme consubstantiel à l'ultralibéralisme que nous laisse entrevoir ce film. Hormis la soucoupe volante, les seuls moyens de locomotion motorisés sont la voiture de Catherine et la moto de Robert, tous deux des adjuvants de Catherine dans sa prétendue émancipation. Le jeune homme n'est même que motard : il ne prononce pas un seul mot dans tout le film, et n'apparaît jamais sans son véhicule. À la fin du film, Claude ne le désigne même plus à Francine par son nom, mais l'appelle seulement « ton motocycliste »15. Si l'histoire se clôt sur le désarroi de Francine, elle se conclut aussi en contrepoint sur la joie de Claude. Celui-ci accepte finalement de partir pour la planète Oxo, accompagné du Bombé, son voisin de toujours, ainsi que de leurs deux maisons, soulevées de terre pour l'occasion. La dernière image du film nous les montre en train de trinquer dans la soucoupe volante16, en route vers un monde où il n'y a pas besoin d'argent17, et ayant réussi à préserver leur petit monde et ses solidarités traditionnelles. Cette préservation ne s'est pas effectuée sans effort : le Glaude a dû pardonner au Bombé son adultère avec la Francine18. Que l'on compare cette attitude avec celle de Francine qui, moins courageuse, a déclaré à son mari au moment de le quitter : « Les idées, on n'a plus les mêmes, alors on ferait que s'engueuler. »19

 

   Les « vieux cons » à la poubelle

  Si Francine incarne dans sa deuxième vie la révolution libertaire, le film nous présente un autre personnage, qui symbolise l'hyper-libéralisme économique : le maire du village. Ce dernier n'a qu'une seule expression à la bouche : « l'expansion économique »20. Il a ainsi décidé de créer un lotissement juste à côté du havre de paix dans lequel vivent Claude et son voisin le Bombé. Du jour au lendemain, ces derniers se voient envahir de bulldozers et autres engins de construction. Avec sa multitude d'hommes casqués et ses marteaux-piqueurs qui imitent très exactement le bruit des mitraillettes, l'expansion économique de Monsieur le maire prend des allures de conquête militaire21. Mais le pire reste à venir lorsque le maire rend visite au Glaude et au Bombé :

Le Maire : « Mes chers concitoyens et amis, écoutez-moi bien ! Et cela vous concerne. Vous connaissez les lotissements des "Gourdiflets" ? »

Le Bombé : « Oh ! On en a encore plein les oreilles. »

Le Maire : « Eh bien ! Pour faire suite à ces lotissements, on va créer, ici, chez vous, un parc de loisirs, où y'aura des restaurants, des buvettes, des balançoires, tout ce qu'il faut pour rigoler... Pour tout, il faudra payer ! Il faudra que ça sorte toutes les deux minutes les porte-monnaies ! Mitoyen a la cabane du Glaude, un parking ! 4000 voitures ! Et à la place du terrain du Glaude, 10 000 chaises longues et de la musique intelligente ! »

Le Bombé : « Et en place de ma baraque, quoi donc il va y avoir ? »

Le Maire : « Le rocher aux singes ! »

Le Bombé (saisissant sa carabine) : « Il faut foutre le camp, fumier ! Faut me foutre le camp ! »

Le Maire : « Je les avais prévenus au conseil municipal, que vous nous emmerderiez, pour le seul plaisir d'emmerder le monde ! Si vous n'étiez pas vieux et malades, je vous ferais exproprier !! Mais rigolez pas trop vite, Chérasse et Ratinier ! Bientôt, on y arrivera ! Les bulldozers et les pelleteuses, ça va vous ronfler aux oreilles ! Je vous le garantie, moi ! »

Le Bombé : « Dehors ! »

Le Maire : « Vieux débris, va ! Vieux os ! Vous serez heureux le dimanche, hein, quand les gens vous regarderont à travers les grillages, et vous jetteront des cacahuètes pour s'amuser ! Vieux débris ! »

   D'une certaine manière, le parc de loisirs du maire, avec « tout ce qu'il faut pour rigoler », répond très exactement au souhait de Francine qui, comme on l'a vu, veut s' « amuser, et rire, et chanter ». C'est l'illustration parfaite de la complicité qu'entretiennent la droite libérale et la gauche libertaire. Quant aux plaisirs simples et gratuits de Claude (apprécier une soupe concoctée avec les choux de son jardin, ou l'eau puisée à son puits, boire un canon avec le facteur ou avec son voisin, admirer les étoiles), ils sont remplacés par les loisirs et l'abrutissement de masse, payants eux. L'horreur culmine dans une scène où Claude et le Bombé, assis devant leurs maisons entourées d'une clôture (le futur « rocher aux singes »), se voient jeter des cacahuètes par une foule hystérique. De l'autre côté du grillage, parvenant à dominer les cris de la foule, le maire leur adresse des propos peu amènes : « Hé ! Hé ! je vous l'avais dit, hein ? Je vous ferai crever ! Vieux fossiles ! Et quand vous serez au cimetière, la commune, débarrassée de ses poids morts, pourra ouvrir les ailes à l'expansion économique ! Vieux fossiles ! Je vous ferai crever, moi ! » N'y tenant plus, Claude et le Bombé, finissent par rentrer chez eux, au grand désarroi de la foule, qui se met à scander : « Les vieux cons ! Les vieux cons ! Les vieux cons ! »

   Là encore, on voit que libéralisme et libertarisme marchent main dans la main pour disqualifier les anciens. Francine redevenue jeune rejette son vieux mari parce qu'elle veut jouir sans entraves. Le maire chasse Claude et le Bombé de chez eux parce qu'ils constituent un frein à la sacro-sainte expansion économique. Ils représentent aussi tout ce que le système ultralibéral déteste : ils mènent une vie quasi-autarcique, et consomment donc peu. Du point de vue de la production, l'un est sabotier, l'autre puisatier, deux métiers traditionnels qui n'ont plus leur place dans la révolution industrielle. Nos deux héros, méchamment incités à partir pour l'autre monde, trouvent une porte de sortie, celle qui consiste à partir pour un autre monde, la planète Oxo. Cette porte de sortie, ménagée par la thématique extra-terrestre du film, rend possible malgré tout un happy end. Sans elle, le dénouement aurait été moins léger : Claude et le Bombé auraient vraisemblablement eu le droit à la maison de retraite, voire (pourquoi pas de nos jours ?) à l'euthanasie.

   Évidemment, on aura beau jeu de répliquer que Claude Ratinier et Francis Chérasse ne sont guère présentés à leur avantage : ils passent leurs journées à picoler et leurs soirées à péter sous les étoiles. Leur voisine est folle. Mais la caricature semble un peu trop chargée pour être sincère. Peut-être le film a-t-il moins voulu se moquer des vieilles gens de la campagne que de la vision qu'en ont les bobos parisiens...

 

   Conclusion

  Le véritable sujet du film ne consiste donc pas dans l'ouverture de deux vieillards repliés sur eux-mêmes à l'altérité, représentée par l'extraterrestre qui vient les visiter, et les emmène finalement sur sa planète. Si le Glaude et le Bombé partent pour Oxo, c'est moins pour découvrir un ailleurs qu'un lieu où ils puissent encore se trouver chez eux. La thématique extra-terrestre n'est présente qu'à titre de moteur de l'action : elle permet la résurrection de Francine en jeune fille et tout le conflit intergénérationnel qui s'ensuit. Elle rend en même temps possible le happy end, dans une histoire assez pessimiste par ailleurs. La profondeur du film réside dans sa capacité à illustrer, au sortir des années soixante-dix et encore de nos jours, la collusion de la droite libérale et de la gauche libertaire, l'une et l'autre d'accord pour :

-inciter les femmes à une prétendue émancipation qui les conduit au plus sûr des esclavages,

-se débarrasser des anciens, incapables de produire de la richesse ou de la jouissance,

-casser les solidarités traditionnelles et gratuites, et isoler les personnes face à un marché de plus en plus omnipotent.

 

1La soupe aux choux, 59e minute.

2La soupe aux choux, 64e minute.

3La soupe aux choux, 70e minute.

4La soupe aux choux, 69e minute.

5La soupe aux choux, 61e minute.

6La soupe aux choux, 62e minute.

7La soupe aux choux, 62e minute.

8La soupe aux choux, 62e minute.

9La soupe aux choux, 63e minute.

10La soupe aux choux, 63e minute.

11La soupe aux choux, 63e minute.

12La soupe aux choux, 64e minute.

13La soupe aux choux, 64e minute.

14La soupe aux choux, 91e minute.

15La soupe aux choux, 92e minute.

16La soupe aux choux, 95e minute.

17La soupe aux choux, 92e minute.

18La soupe aux choux, 68e minute.

19La soupe aux choux, 70e minute.

20La soupe aux choux, 80e et 83e minutes.

21La soupe aux choux, 80-82e minute.

22/06/2014

La Pentecôte contre le mondialisme

   Un antagonisme bien actuel

   Dimanche 8 juin, les Chrétiens ont célébré la fête de la Pentecôte. On oppose traditionnellement cet événement à celui de la construction de la tour de Babel, rapporté par le livre de la Genèse1. Pourquoi explorer aujourd'hui encore cet antagonisme ? Tout simplement parce qu'il perdure à notre époque. Actuellement, l’Église catholique entend continuer à vivre de la Pentecôte2. Actuellement aussi, certaines instances s'inspirent explicitement de l'esprit de Babel.

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   Quelles sont ces instances ? On peut citer le Conseil de l'Europe, qui publiait dès 1992 le poster ci-dessus. Avec la présence de la tour inachevée et la mention de l'unité des peuples par-delà la multiplicité des langues, celui-ci effectue sans aucun doute possible un rapprochement entre la construction européenne et le projet babélien, qui serait à reprendre. Mais il y a plus qu'une simple affiche. Le parlement européen de Strasbourg lui-même ressemble fort à une tour inachevée. Son architecture s'apparente à celle de la tour de Babel telle que l'a représentée Bruegel l'Ancien vers 1563. Bien entendu, même si n'importe qui peut effectuer ce constat, ce ne sont là que légendes urbaines et théories du complot... Idem pour le fait que l'Union Européenne ne semble exister qu'en attendant l'inclusion de ses pays dans un ensemble plus vaste, un gouvernement mondial par exemple3...

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   Exalter Dieu ou s'autodiviniser ?

   Mais revenons à nos deux épisodes bibliques. Tandis qu'au jour de la Pentecôte sont réunis à Jérusalem des gens de toutes les nations qui sont « sous le ciel »4, les habitants de Babel entendent construire une tour dont le sommet va « jusqu'au ciel »5. Notez la différence. Il ne s'agit pas d'un simple détail : être « sous le ciel » signifie être soumis à Dieu ; tenter de rejoindre par soi-même le ciel, cela revient à vouloir se faire dieu à la place de Dieu. C'est exactement le projet luciférien tel que nous le rapporte Isaïe : « J'escaladerai les cieux, au-dessus des étoiles de Dieu j'élèverai mon trône »6.

   De même, lors de la Pentecôte, il est question d'un nom à deux reprises . Pierre prêche à la foule en ces termes : « quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. »7 Il ajoute ensuite : « que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ. »8 À l'inverse, les habitants de Babel déclarent : « faisons-nous un nom »9. La manière dont les deux épisodes utilisent le terme « nom » s'avère éloquente : dans le cas des Apôtres, c'est Jésus qui se situe au centre de la prédication ; dans celui des habitants de Babel, c'est leur propre gloire qu'ils placent au cœur de leur projet.

 

    Distinction dans l'unité vs absorption dans une totalité

    L’Église considère la Pentecôte comme un événement éminemment trinitaire car, avec le don du Saint-Esprit, « en ce jour est pleinement révélée la Trinité Sainte »10. De fait, on perçoit dans cet épisode une manifestation de l'équilibre trinitaire, qui consiste, comme on l'a déjà vu, dans le maintien mystérieux d'une distinction dans l'unité. En effet, malgré la population cosmopolite qui écoutait la prédication des Apôtres, « chacun les entendait parler dans sa propre langue »11. L'unité se trouve miraculeusement réalisée : chacun se comprend. Cette unité n'est pas pour autant unité d'indistinction : il n'y a pas une langue unique, qui représenterait la langue du maître telle que l'est aujourd'hui l'anglais, et que chacun devrait connaître pour accéder au message du Christ. Non, chacun se voit bel et bien respecté dans son identité propre. Ce point d'équilibre, c'est celui que les habitants de Babel n'ont pu atteindre : en deux versets, ils passent d'un extrême à l'autre, c'est-à-dire de la communauté de vie et de la langue unique12 à l'absence totale d'unité que représente la dispersion des hommes sur toute la terre13. Parce qu'ils ont cherché cette unité en eux-mêmes au lieu de l'attendre de Dieu.

   Ce que nous disent de l'amour divin des mots comme « Tri-nité » et « comm-union », c'est toujours cette permanence d'une distinction dans l'union, et d'une union dans la distinction. Aimer, c'est accepter d'être uni à l'autre sans l'absorber et sans qu'il nous absorbe, sans le réduire à nous et sans qu'il nous réduise à lui14. Les missionnaires catholiques, malgré tout ce qu'on leur reproche couramment, ont globalement su conserver au cours des siècles ce respect des cultures qu'ils rencontraient. Si nous connaissons aujourd'hui encore le Nahuatl, c'est parce que les Jésuites ont fait l'effort d'apprendre cette langue pour s'adresser aux Aztèques. Avec la Pentecôte, nous voilà très loin du processus de standardisation massive qu'impliquerait l'avènement d'un état mondial.

 

   Église et contre-Église

   Puisque l'on parle de standardisation, jetons un nouveau coup d’œil sur l'affiche du Conseil de l'Europe. Avez-vous remarqué que les personnages représentés au premier plan ont la forme et la couleur de briques ? Voilà une autre référence à la tour de Babel, dont la Genèse nous précise qu'elle fut construite en briques15. Sur ce poster, les habitants de l'Europe/Babel servent eux-mêmes de matériaux à la construction de l'édifice. Cela rappelle furieusement la lettre où saint Pierre exhorte les « pierres vivantes » que sont les fidèles à former un « édifice spirituel »16, c'est-à-dire l’Église. Ce parallélisme entre entreprise babélienne et Église ne relève absolument pas du hasard. Les deux se trouvent bel et bien en concurrence.

   Quelle différence entre des pierres et des briques ? Une différence essentielle : la brique est un objet fabriqué en série, tandis qu'il n'existe pas deux pierres identiques. On objectera peut-être qu'il existe un procédé de standardisation des pierres : la taille. Mais précisément, dans l'Ancien Testament, on ne doit jamais ériger un autel de pierres taillées17. Or, on sait que l'autel, dont l'auteur sacré nous précise parfois qu'il se compose de douze pierres18 (qui préfigurent les douze apôtres), représente l’Église. Peut-être le temple de Salomon lui-même, symbole lui aussi de l'Église à venir, était-il fait de pierres brutes19. Le projet mondialiste voudrait faire passer tous les individus, tels des briques, par le même moule idéologique. L'édification de l’Église s'effectue au contraire en respectant l'unicité de chaque être.

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   Le jour de la Pentecôte est celui de la manifestation de l’Église20. Le Nouvel Ordre Mondial fonctionne, quant à lui, comme une contre-Église, où la divinité n'est plus Dieu mais l'être humain. Dans cette nouvelle vision du monde, les dix commandements de Dieu sont ainsi remplacés par les Droits de l'Homme21. C'est ce qu'illustre parfaitement le tableau de Jean-Jacques François Le Barbier la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, peint en 1789, l'on voit ladite déclaration gravée sur deux tables de pierre (cf. ci-dessus), tout comme le Décalogue dans l'Exode22. Pour ceux qui penseraient qu'il s'agit là d'une fantaisie personnelle de l'artiste, voici ci-dessous le document de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1793, qui reprend exactement la même symbolique. À la loi divine, gravée sur la pierre par le doigt de Dieu23, se substitue une loi humaine, inscrite par la nouvelle divinité qu'est l'Homme.

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   La Pentecôte inaugure « les derniers temps, le temps de l’Église, le Royaume déjà hérité, mais pas encore consommé »24. Ce que vise le mondialisme, c'est ce que Francis Fukuyama appelait la fin de l'Histoire, c'est-à-dire le triomphe définitif de la démocratie et du libéralisme. Ces deux royaumes finauxentretiennent un véritable antagonisme. Le royaume libéral est celui de l'argent-roi etde la monétisation intégrale. Le Royaume de Dieu est celui du don pur25. Soit le monde de l'amour conjugal, maternel et paternel contre celui de la prostitution généralisée et de la gestation pour autrui...

 

   L'Église catholique face à la tentation mondialiste

   Le pape Benoît XVI souhaite dans son encyclique Caritas in Veritate la mise en place d' « une véritable Autorité politique mondiale »26 Il précise que cette autorité devra « se conformer de manière cohérente aux principes de subsidiarité et de solidarité », mais en même temps « jouir d’un pouvoir effectif pour assurer à chacun la sécurité, le respect de la justice et des droits » et « posséder la faculté de faire respecter ses décisions par les différentes parties »27. On peine à comprendre : comment un pouvoir peut-il être à la fois interventionniste et respectueux de la subsidiarité ? Ce que le pape appelle de ses vœux ne ressemble-t-il pas à l'avènement de la quadrature du cercle ?

   De son côté le Compendium de la doctrine sociale de l’Église, rédigé par le Conseil Pontifical « Justice et Paix », souligne la nécessité au § 441 « la nécessité d'instituer une autorité publique universelle, reconnue par tous, qui jouisse d'une puissance efficace, susceptible d'assurer à tous la sécurité, le respect de la justice et la garantie des droits ». Le paragraphe se clôt sur la phrase suivante, inspirée d'un discours de Jean-Paul II : « Il est essentiel que cette autorité soit le fruit d'un accord et non d'une imposition, et qu'elle ne soit pas comprise comme un super-État mondial ». Même si l'on ne voit pas quelle forme prendrait une telle autorité, la position anti-mondialiste a ici le mérite d'être clairement exprimée.

   Mais le même Conseil Pontifical Justice et Paix publie en octobre 2011 une note qui fait parler d'elle : Pour une réforme du système financier et monétaire international dans la perspective d’une autorité publique à compétence universelle. Ce document appelle, tout comme ceux précédemment cités, à « constituer une Autorité politique mondiale ». Mais ici, c'est bien « l’instauration d’un Gouvernement mondial » qui se trouve visé. « Cette transformation s’effectuera au prix d’un transfert, graduel et équilibré, d’une partie des attributions nationales à une Autorité mondiale et aux Autorités régionales ». Malgré la présence des adjectifs « graduel et équilibré », qui se veulent rassurants, c'est bien le principe de subsidiarité qui se trouve ici mis à mal. Au lendemain de sa parution, le document fait du bruit. Selon certaines sources, le cardinal secrétaire d’État Tarcisio Bertone réunit en urgence un sommet dont voici la conclusion : désormais, tous les écrits de la Curie devront être soumis à la Secrétairerie d’État avant publication. En attendant, la note de Justice et Paix n'a fait l'objet d'aucune révocation officielle. On peut toujours la lire sur le site du Vatican...

   Comme on peut le voir, l'enseignement de l’Église ne se signale pas par sa clarté sur la question du mondialisme. Et pourtant, il y va de sa fidélité à l'événement majeur que constitue la Pentecôte. Il ne s'agit certainement pas ici d'une simple question de forme du pouvoir, qui pourrait être telle ou telle. Ce qui se joue ici, c'est l'acceptation ou le refus d'entrer dans la dynamique de vie trinitaire que Dieu propose à la communauté humaine.

 

1Chapitre 11

2Notamment par le sacrement de la Confirmation, Cf. Catéchisme de l’Église catholique, § 1288.

3Lire à ce sujet les excellentes analyses de Pierre Hillard, docteur en sciences politiques et auteur de nombreux ouvrages sur la question.

4Actes 2, 5.

5Genèse 11, 4.

6Isaïe 14, 13.

7Actes 2, 21.

8Actes 2, 38.

9Genèse 11, 4.

10Catéchisme de l’Église catholique, § 732.

11Actes 2, 6

12Genèse 11, 6.

13Genèse 11, 8.

14C'est vraisemblablement pour cette raison que l'homme et la femme, quand ils n'ont pas des mœurs dégénérées, s'unissent l'un à l'autre face-à-face. La présence devant l'époux du visage de son épouse lui rappelle qu'au moment même où leurs deux corps sont le plus intimement entrelacés, elle demeure une identité, une altérité qu'il ne peut réduire à lui-même. Et réciproquement.

15Genèse 11, 3.

161 Pierre 2, 5.

17Cf. Exode 20, 25 ; Deutéronome 27, 6.

181 Rois 18, 31.

19Il s'agit là d'une question débattue. Il est certain que les pierres ayant servi à la construction du temple n'ont pas été taillées sur place. Cf. à ce sujet 1 Rois 6, 7. L'adjectif ἀκρότομος utilisé dans ce verset n'a pas un sens évident. Les dictionnaires ne sont ici d'aucune aide. Les traductions proposées divergent : « pierre brute » selon la Nouvelle Bible Segond, « préparée en carrière » selon la Traduction Œcuménique de la Bible. Certains Pères de l'Eglise, comme Théodoret de Cyr, pensent que le temple était fait de pierres non-taillées : cf. CEILLIER, Rémy, Histoire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques, tome 14,Paris, Veuve D. A. Pierres, 1767,p. 60.

20Catéchisme de l’Église catholique, § 726, § 767, § 1076.

21Cf. l'article « mondialisme » sur Wikipédia, où le lien entre mondialisme et Droits de l'Homme est explicite.

22Exode 31, 18.

23Ibidem.

24Catéchisme de l’Église catholique, § 732.

25Catéchisme de l’Église catholique, § 733.

26Caritas in Veritate, § 67. Expression soulignée dans le document.

27Ibidem.